Portrait

Ingrid Levavasseur, en colère mais toujours digne

Elle ne porte plus un gilet jaune chaque samedi, mais son indignation est intacte. Contre le gouvernement et contre ceux qui, en misant tout sur la violence, ont porté atteinte à la crédibilité du combat

Son livre dit sa douleur. Une douleur personnelle, familiale, sociale, partagée par tant d’ex-«gilets» en cette mi-novembre, un an tout juste après la première mobilisation des «gilets jaunes» à travers la France, le 17 novembre 2018. Rester digne (Ed. Flammarion, 2019) est le récit d’une colère. Celle d’Ingrid Levavasseur, divorcée, mère de deux enfants, aide-soignante depuis maintenant cinq ans.

«Le calcul est simple, Monsieur le président, avait écrit l’auteure sur sa page Facebook, à la veille de cette première journée d’action. Je gagnerais de l’argent en restant à la maison pour m’occuper de mes enfants plus qu’en allant travailler. Je pense que l’heure est grave puisque je me demande aujourd’hui ce que je dois faire.» Les mots figurent, fin 2019, au début de son ouvrage. Preuve qu’en douze mois, bien peu de choses ont changé…

Souvenir de journaliste. Mars 2019. La même Ingrid Levavasseur s’inquiète, dans un café proche de la gare Saint-Lazare à Paris, de l’horaire de son prochain train pour regagner son domicile, près de Louviers, en Normandie. La nuit va tomber sur les grands boulevards. Les enseignes scintillantes du Printemps et des Galeries Lafayette sont toujours barricadées derrière une palissade de planches.

Une salve d’insultes

La gentillesse de notre interlocutrice n’est pas feinte. Son angoisse non plus. Quelques jours plus tôt, la jeune femme, devenue l’une des égéries de ce mouvement social dépourvu de leaders, a essuyé une détestable salve d’insultes de la part d’autres manifestants. «L’action publique, c’est une grosse flaque sale. Quand on met les pieds dedans, tout est éclaboussé», confie-t-elle alors, désolée, à notre petit groupe de correspondants étrangers.

La phrase figure toujours sur mon carnet, posé à côté des 220 pages de Rester digne. Ingrid a, depuis notre rencontre, vécu l’agonie progressive des «gilets jaunes», cernés par les concessions budgétaires du gouvernement pour contenter tel ou tel segment de l’opinion, et les violences policières pour décourager les protestataires et casser les plus véhéments d’entre eux. A Rouen où elle travaille, elle s’est rapprochée ces dernières semaines des collectifs en lutte contre la pollution causée par l’incendie, le 26 octobre, de l’usine Lubrizol.

Etrange coïncidence. On pense d’un coup à ses mots sur la «flaque» et les souillures de l’action publique. Flaque d’huile partie en fumée pour Lubrizol. Flaque d’énergie et d’idées piétinée par la violence dans le cas des «gilets jaunes»: «Ce mouvement n’a pas été qu’un traumatisme pour la société française. Il le reste aussi pour ceux qui y ont cru, confirme un élu normand rencontré à Yvetot, près de Rouen. Les vrais «gilets», comme Ingrid, se sentent floués, dépossédés de cette nouvelle solidarité née sur les ronds-points et sur les parkings des centres commerciaux.»

Lire aussi: L’Etat français face à la colère «Lubrizol»

Ingrid Levavasseur n’est pourtant pas restée les bras croisés. Son livre est un inventaire de ses initiatives. Candidature envisagée aux élections européennes, vite abandonnée face aux divisions ambiantes. Candidature en cours à Louviers pour les municipales de mars 2020. Deux associations au compteur: Racines positives et Eclosion démocratique. «Comment construire sa vie quand celle-ci n’est qu’une suite d’obligations?» interroge dans son livre la trentenaire, résolue à plaider la cause des femmes célibataires «exclues du champ social par le fait d’élever seules leurs enfants».

Une dent contre les médias

Pas de volonté révolutionnaire chez cette ancienne boulimique, longtemps rongée par son mal-être personnel. Comme si cette année écoulée l’avait soudainement fait passer à une forme d’âge adulte. Une dent contre les médias pour qui «tout est spectacle». Une carapace envolée, pulvérisée, car elle n’a jamais existé: «Toutes les figures du mouvement des «gilets jaunes» souffrent de la violence des réseaux sociaux et s’en plaignent», raconte-t-elle à la veille de ce premier anniversaire. Et d’ajouter, tétanisée face à l’avalanche de remarques sur son physique: «Je pense que le fait d’être une femme décuple les dérapages d’ordre sexiste et sexuel.»

Gâchis. Le mot revient plusieurs fois dans son livre d’où jaillissent les fractures entre «gilets». Ingrid Levavasseur les a tous côtoyés. Eric Drouet le colérique, dont les fautes d’orthographe s’étalent à longueur de messages. Christophe Chalençon le manipulateur, organisateur de la fameuse rencontre du 5 février 2019 entre des «gilets jaunes» et Luigi Di Maio, leader du parti populiste italien Mouvement 5 étoiles. Jérôme Rodrigues, éborgné par un tir policier, énervé de voir des femmes s’imposer dans le mouvement.

C’est l’autre leçon de Rester digne. Le fossé du sexe. D’un côté, des femmes «mère Courage», entre barrages routiers et enfants à garder. Des femmes qui ressemblent à sa mère, battue par son mari et au service de ses enfants. De l’autre des hommes souvent tentés par l’affrontement. «Je n’arrive pas à croire ce que je vois. C’est hallucinant. Jusqu’où vont-ils aller? «Gilets jaunes», pas «gilets jaunes»? J’ai l’impression qu’il y a de tout. Je veux sortir de cet endroit, quitter cet enfer», écrivait-elle à chaud en début d’année, à l’issue d’une manifestation dispersée par les forces de l’ordre. Ingrid s’est métamorphosée. Digne. Mais toujours en colère.


Profil

1987 Naissance en Normandie.

2003 S’installe en couple à 16 ans et demi. Serveuse dans un bistrot de Rouen.

2006 Crise de boulimie. Atteint 120 kilos.

2011 Se sépare de son compagnon.

2018 Seconde séparation. S’installe dans l’Eure et écrit un appel à Emmanuel Macron un mois avant la première manifestation des «gilets jaunes», le 17 novembre.

2019 Publie «Rester digne» avec Emmanuelle Anizon.

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