Ils sont arrivés tôt ce matin, pour prendre place derrière les barrières qui depuis lundi soir, verrouillent l’accès au Parlement européen et au Conseil de l’Europe à Strasbourg. Fidèles, curieux, mais aussi prêtres et religieuses venus de toute l’Alsace et de l’Allemagne voisine. Ils savent qu’ils devront profiter du moindre instant: le pape François, arrivé à l’aéroport de Strasbourg vers 10 h, ne passera que quatre heures sur le sol français, pour prononcer deux discours: l’un devant les eurodéputés vers 11h15, et l’autre devant l’assemblée du Conseil de l’Europe (COE), dont la Suisse est membre. Le gouvernement français était représenté à la descente d’avion du souverain pontife par la ministre de l’Ecologie et des transports Ségolène Royal, et par le secrétaire d’Etat aux Affaires européennes Harlem Désir.

Détail amusant: le pape François passera, lors de son entrée dans le bâtiment du COE, devant la plaque qui commémore l’inauguration de l’hémicycle, le 15 mai 1972 par le conseiller fédéral Pierre Graber. La Confédération présidait, cette année-là, l’institution paneuropéenne composée de 47 Etats, dont les 28 pays de l’UE, mais aussi d’autres comme la Russie, la Turquie, l’Arménie ou encore l’Azerbaïdjan. Le conseiller national PS Andreas Gross, président du groupe socialiste auprès de l’Assemblée parlementaire du COE, devrait faire partie des élus appelés à rencontrer le pape François en aparté, aux côtés du secrétaire général du Conseil Thorbjorn Jagland.

Peu d’intérêt pour l’Europe

Le message délivré par le souverain pontife devrait, sans surprise, mettre l’accent sur la paix. Sa prise de parole, toutefois, cache mal une certaine gêne devant le peu d’empressement du pape à s’adresser aux Européens depuis son élection le 13 mars 2013. Beaucoup plus passionné par les questions relatives aux pays émergents, très proche de l’épiscopat latino-américain, l’ancien cardinal archevêque de Buenos Aires Jorge Mario Bergoglio est souvent perçu comme plus distant vis-à-vis d’un Vieux Continent fracturé sur les questions religieuses, où le retour en force d’un mouvement identitaire catholique est en prise avec de virulents débats de société, notamment sur le mariage des homosexuels et l’adoption d’enfants par les coupes de même sexe. Il devrait s’exprimer devant les deux assemblées en italien.

Au Conseil de l’Europe, dont la principale mission est de promouvoir la démocratie et les droits de l’homme, mais avec des prérogatives limitées, le Saint-Siège dispose d’un statut d’observateur. François entend s’y adresser, mardi, à l’Europe entière et y rappeler justement les droits fondamentaux de l’homme, selon des sources vaticanes. Il s’inscrit dans les pas de Jean Paul II, qui s’était exprimé devant l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (APCE) en 1988. Il y aura aussi des juges de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), dont le siège est également à Strasbourg. Bras judiciaire du Conseil de l’Europe, elle est sans doute son organe le plus connu et ses arrêts s’imposent à tous les Etats membres.

Le Vatican a par le passé exprimé des réserves concernant des arrêts de la CEDH, amenée à se prononcer sur des questions liées à la liberté de religion et des questions de société dans ses Etats membres. En 2013, le Vatican avait ainsi tenu à défendre «l’autonomie» de l’Eglise et des religions par rapport à l’Etat après des décisions de la Cour, qui venait notamment de débouter une employée d’état civil britannique ne souhaitant pas célébrer d’unions homosexuelles du fait de sa foi.

En 2010, le pape Benoît XVI avait apporté son soutien au gouvernement italien dans sa contestation d’un arrêt controversé de la CEDH. Les juges de Strasbourg avaient estimé que la présence des crucifix dans les écoles était contraire au «droit des parents d’éduquer leurs enfants selon leurs convictions» et à la liberté de religion des enfants. La Cour, en réexaminant l’affaire devant son instance suprême, la Grande Chambre, s’était finalement rangée aux arguments de l’Italie l’année suivante, avec les félicitations cette fois du Vatican.