La scène se déroule en septembre dernier à l’école primaire de Villars-sur-Glâne dans le canton de Fribourg. Issue d’une famille musulmane très pratiquante, une gamine de 8 ans revient en classe coiffée d’un voile. Pour son père, cela lui évitera d’avoir des soucis à 17 ans. Et selon lui, la fillette voudrait d’ailleurs faire «comme sa mère». Il n’en fallait pas plus pour qu’Erika Schnyder, syndique socialiste de la commune et également députée, dépose une motion au Grand Conseil demandant l’interdiction du port du voile à l’école primaire. Le parlement devra en discuter dans les mois qui viennent.

Repris par l’UDC vaudois Pierre-Yves Rapaz, le même texte sera aussi débattu (peut-être même dès aujourd’hui) au parlement vaudois, mais concernera cette fois l’ensemble de la scolarité obligatoire. Le document a d’ailleurs été transmis plus loin en Suisse romande, et on peut s’attendre à ce que plusieurs parlements cantonaux s’en emparent dans les prochains mois.

Réémergeant au lendemain de l’interdiction par le peuple suisse de tout nouveau minaret, le débat autour du voile islamique déchaîne les passions depuis plusieurs années. Il a même fait un détour par le Tribunal fédéral en 1997 (lire ci-contre). Interdit pour les enseignantes, le voile reste autorisé pour les écolières et les collégiennes. Une distinction que les politiques n’avaient pas encore proposé d’abolir. C’est maintenant chose faite.

«La domination d’un sexe sur l’autre»

«C’est une question d’égalité de traitement entre filles et garçons, précise Erika Schnyder. Or obliger des fillettes à porter un voile, comme dans le cas de Villars-sur-Glâne, représente la domination d’un sexe sur l’autre.» Pour elle, il ne s’agit pas d’attaquer la religion musulmane, mais «l’école doit être un endroit neutre». Selon son texte, «ces mêmes filles assistent aux cours de gymnastique ou de natation engoncées dans des combinaisons intégrales qui, non seulement les marginalisent par rapport aux autres enfants, et dont l’hygiène est pour le moins douteuse». «Si une famille oblige sa fille à venir voilée, rien ne peut l’interdire aujourd’hui», déplore pour sa part Pierre-Yves Rapaz. Mais pour lui, sa démarche va plus loin: «Cela vise aussi tout autre signe ostentatoire, comme les croix gothiques ou la kipa.» Des cas toutefois plus rares encore que le voile.

Mais sont-elles nombreuses ces jeunes filles voilées? La direction fribourgeoise de l’Instruction publique et le département de la Formation à Lausanne répondent en chœur: les jeunes musulmanes voilées sont en nombre extrêmement restreint et, si cela choque certains élèves, le débat est réglé le plus souvent en classe par la discussion. «Dès lors toute tension retombe», souligne Patrice Borcard, conseiller scientifique auprès d’Isabelle Chassot, conseillère d’Etat fribourgeoise chargée de l’Instruction publique. A Fribourg, en l’absence de statitisque officielle du département, ce serait deux ou trois cas par an.

Interdire ou non? La question et sa réponse soulèvent des problèmes. Les partisans de l’interdiction veulent éviter une stigmatisation des jeunes filles. A l’inverse obliger une fillette à retirer son vêtement serait tout aussi «délicat», selon Chantal Ostorero, collaboratrice d’Anne-Catherine Lyon, conseillère d’Etat vaudoise: «Cela mettrait l’enfant dans une situation de conflit de loyauté avec ses parents.»

Des conséquences sur leur scolarité ne sont pas non plus à exclure, pour Jacques Daniélou, président de la société pédagogique vaudoise. «Même si une majorité de collègues enseignants sont favorables à l’interdiction, ils préféreraient qu’une élève soit voilée au sein de l’école publique, plutôt qu’elle reste chez elle ou qu’elle se rende dans une école coranique, sans contact avec notre société.»