e-diplomatie

Internet a son ambassadeur: Jovan Kurbalija

A 50 ans, Jovan Kurbalija est à l’image d’Internet, frénétique, captivant et mondialisé. A Genève, le directeur de la DiploFoundation oeuvre à l’e-diplomatie aux quatre coins de la planète. Jusqu’au Brésil, où se tient Net Mundial les 23 et 24 avril. Une conférence internationale sur le futur de la gouvernance de la Toile

Ambassadeur du Net

Jovan Kurbalija est à l’image d’Internet: frénétique, captivant et mondialisé. A Genève, le directeur de la DiploFoundation œuvre à l’e-diplomatie aux quatre coins de la planète. Jusqu’au Brésil, où se tient actuellement Net Mundial, qui planche sur le futur de la gouvernance de la Toile

Lorsqu’il prend la parole, la voix se fait douce et posée. La langue anglaise se teinte d’un accent des Balkans. Derrière son micro, Jovan Kurbalija arbore un sourire satisfait et détendu. Il est «entre amis». A sa gauche, Michael Moller, directeur général ad interim de l’Office des Nations unies. Mais aussi Philipp Metzger, directeur de l’Office fédéral des communications (Ofcom). A sa droite, Alexandre Fasel, représentant suisse permanent à l’ONU.

Nous sommes le 8 avril dernier. A Genève, dans la salle de conférences vitrée, au 2e étage de l’Organisation météorologique mon­diale (OMM) qui héberge depuis peu ses activités, Jovan Kurbalija se lève. Il jauge l’auditoire. A ses pieds, près d’une centaine de diplomates et acteurs clés de la gouvernance internet. Tous sont venus assister à l’inauguration de Geneva Internet Platform, le dernier-né de Jovan Kurbalija. Cet organisme entend convier les organisations internationales, les entreprises, la société civile et les membres de gouvernements autour de la table pour discuter des enjeux liés à l’administration d’Internet: neutralité, universalité, gestion, droits de l’homme.

A 50 ans, Jovan Kurbalija est à l’image d’Internet, frénétique, captivant et mondialisé. A tel point qu’il en a fait son objet d’étude depuis vingt ans aux quatre coins de la planète pour finalement se sédentariser à Genève, où sont prises plus de 50% des décisions liées au réseau. Depuis 2002, il y dirige la DiploFoundation. Cet organisme est spécialisé dans la formation des diplomates aux enjeux stratégiques d’Internet.

Tel un équilibriste, Jovan Kurbalija évolue dans ce domaine avec mesure et modestie. Une exigence nécessaire s’il ne veut pas céder à l’optimisme exagéré des gourous du Net, aux craintes des cyber-sceptiques ou encore aux convoi­tises des acteurs de l’industrie ­numérique. Il en perdrait son intégrité et son rôle de facilitateur à l’ère où le réseau fait l’objet d’innombrables crispations. «Internet est un domaine pour lequel les gens ont tendance à devenir messianiques, juge-t-il. Rien ne sert d’évangéliser. Il faut écouter, expliquer, partager pour instaurer une confiance mutuelle. C’est la clé de l’e-diplomatie.»

Cette sagesse, Jovan Kurbalija l’hérite de son expérience personnelle. Il est natif de Belgrade, une ville «fascinante au carrefour des cultures entre l’Est et l’Ouest». Un pays, l’ex-Yougoslavie, qu’il voit disparaître des cartes de géographie du jour au lendemain. C’était en 1992, à l’issue du conflit dans les Balkans. «Mon pays est devenu virtuel. J’ai donc opté pour l’e-diplomatie virtuelle», ironise-t-il. Au quotidien, la perte de sa «terre natale» lui inspire l’humilité, mais aussi le respect pour les petits Etats et leurs revendications. Au sein de la DiploFoundation, il œuvre donc à renforcer leur participation aux enjeux numériques en leur donnant la parole.

C’est une partie de tennis en 1985 qui le mènera vers l’e-diplomatie. Aux Etats-Unis où il étudie le droit international, son adversaire, un ami de longue date, lui parle des premières bibliothèques numériques. Jovan est fasciné. Après le match, il se risque à faire une recherche sur Internet – du moins son ancêtre. Jovan tape par hasard le nom d’un professeur qu’il a étudié, Hans Morgenthau. Il tombe sur son ouvrage intitulé Politics Among Nations. The Struggle for Power and Peace. L’ouvrage traite de géopolitique et de luttes d’Etats pour le pouvoir et la paix. Jovan se souviendra toujours de ce moment et de ce livre à l’heure où, aujourd’hui, Internet est un enjeu géostratégique.

Jovan Kurbalija est ébloui par cette base de données littéraires. Il anticipe déjà le pouvoir d’Internet sur le monde. Le futur diplomate prend alors un billet d’avion pour Los Angeles. En Californie, il observe les premiers balbutiements de ce qui deviendra la Silicon Valley et s’achète son premier PC. Sa carrière professionnelle est tracée. Jovan Kurbalija fera de l’e-diplomatie.

Retour en Europe. Au début de la guerre de Yougoslavie, Jovan Kurbalija quitte Belgrade pour gagner l’Académie méditerranéenne d’études diplomatiques à Malte. Il y crée l’Unité de technologie de l’information et de la diplomatie. Là-bas, sa «deuxième maison», Jovan Kurbalija utilise Internet au quotidien. «Lorsque l’on vit et travaille sur une île au milieu de la mer, on devient expert de la communication. C’est une nécessité si l’on veut faire partie du monde.» Ses travaux lui permettent de tisser des liens forts avec plusieurs pays africains, mais aussi la Suisse. En 2002, la Confédération soutient son unité. Là débute sa carrière à Genève.

Jovan Kurbalija garde de beaux souvenirs de ces «années d’exil forcé». Mais vingt ans après, la nostalgie pour son pays disparu est toujours intacte. C’est peut-être pour cela que le diplomate ne fait jamais de plans sur la comète. Car, dans son quotidien, il sait que «la donne peut changer du tout au rien en un instant».

A Genève, dans son bureau flambant neuf à l’OMM, Jovan Kurbalija marque une pause. Puis brandit le portrait de Corto Maltese. Il n’a pas encore eu le temps de l’accrocher au mur, mais voue un véritable culte pour le personnage de BD. «C’est mon président», s’exclame-t-il. Et son modèle «parce qu’il mène de grandes choses tout en restant humain. Corto Maltese fait des erreurs, il est tenté par la vie, mais garde sa moralité et son intégrité à toute épreuve.»

Depuis qu’il s’est installé au bout du lac il y a plus de douze ans, Jovan Kurbalija a lui aussi accompli de grandes choses. Non sans difficultés. «Internet est une technologie qui évolue très vite, alors que l’e-diplomatie demande du temps. C’est parfois frustrant.» Mais Jovan Kurbalija garde le cap. En tant que pionnier de la gouvernance internet, il fonde la DiploFoundation, qu’il dirige toujours.

Il voyage beaucoup. En Afrique notamment, un continent «qui attend beaucoup de l’innovation. Mais il ne sert à rien d’arriver là-bas avec des ordinateurs, précise-t-il. Il faut faciliter les choses pour encourager l’industrie locale à développer des projets dans le numérique.» Jovan Kurbalija estime que «le problème africain est celui de l’Europe». En cause, l’hégémonie de la Silicon Valley sur l’innovation. Il prévient: «Il ne faut pas qu’elle dresse des barrières qui empêchent les autres d’innover. Tous les pays doivent avoir accès au marché du numérique. Ils ne doivent pas être bloqués.»

Nous quittons son bureau pour gagner la splendide terrasse au 8e étage de l’OMM. La proue de l’immeuble offre une vue panoramique incroyable sur Genève et ses organisations internationales. C’est là que Jovan Kurbalija convie ses étudiants pour leur donner un cours d’introduction sur l’e-diplomatie. Dans un rayon de 2 kilomètres se côtoient en effet plus d’une quinzaine d’acteurs liés aux enjeux d’Internet. On l’oublierait, mais Genève est le cœur institutionnel du réseau. Un atout que le diplomate vante dès ce mercredi à São Paulo où s’est ouvert Net Mundial, une conférence internationale de deux jours sur l’avenir de la gouvernance d’Internet. Plus de 46 pays y participent, dont la Suisse avec trois membres issus du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) et de l’Office fédéral des communications (Ofcom). C’est Dilma Rousseff qui a imposé Net Mundial dans l’agenda diplomatique à la suite des révélations sur l’espionnage de la NSA. La présidente brésilienne, comme un nombre croissant de pays, veut mettre un terme à l’hégémonie de Washington sur Internet.

Jovan Kurbalija figure parmi les membres du comité Net Mundial en tant que représentant de la société civile. Il est l’un des arbitres dans ce match mondial pour la supervision de la Toile – notamment le futur rôle de l’Icann. L’organisme chargé de l’attribution des noms de domaine représente de nombreux pays, mais reste malgré tout de droit américain car dépendant du secrétaire américain au Commerce. D’ici à 2015, l’Icann pourrait déménager à Genève. L’organisme y rejoindrait l’Internet Society, soit l’autorité morale et technique la plus influente dans le domaine. C’est une option, car aucune négociation n’est en cours. Uniquement des prises de contact informelles entre le DFAE et les acteurs de la gouvernance numérique.

A São Paulo, dans les couloirs de l’hôtel Hyatt où se tiennent les discussions, Jovan Kurbalija veille au grain, mais reste discret et prudent. La clé de l’e-diplomatie.

«Avec Internet, ne nous enfermons pas dans le jardin privé de la Silicon Valley si nous voulons innover»

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