Bâti sur une colline pierreuse au sud de Bethléem, le camp de Deheisheh ressemble à n'importe quel autre camp de réfugiés palestiniens. Ruelles sinueuses couvertes d'une poussière blanche et fine comme de la farine, murs tapissés de slogans et les éternels essaims de gosses rieurs. Tourné sur lui-même depuis un demi-siècle, le camp contemple son ennui dans l'attente d'une improbable solution politique.

Au centre culturel Ibda, une poignée d'habitants ont décidé d'utiliser le réseau Internet pour faire entendre la voix des réfugiés palestiniens. Mouna Muhaisen met actuellement sur pied un projet dénommé Across Borders (Franchir les frontières), un programme visant à défendre la culture des réfugiés et à connecter tous les camps palestiniens éparpillés à travers le Proche-Orient. Expulsés pour la plupart de leurs maisons pendant les guerres de 1948 et de 1967, les réfugiés palestiniens n'ont jamais été autorisés à rentrer chez eux par Israël. Aujourd'hui, environ 1,3 million d'entre eux vivent en Cisjordanie et à Gaza. Les autres – 2,5 millions de personnes – sont établis principalement au Liban, en Syrie et en Jordanie.

«Nous voulons fournir des informations sur les réfugiés palestiniens et leur donner la possibilité de s'exprimer par eux-mêmes, explique d'une voix posée Adam Hanieh, 26 ans, initiateur du projet Across Borders. Il faut établir une communication entre les camps de réfugiés et améliorer l'éducation des gens des camps.»

Dans la petite salle aux murs blancs, Mouna peine à cacher sa fierté en montrant les 14 ordinateurs tout neufs acquis grâce à une contribution du Canada. Le centre Ibda a aussi dépêché dix jeunes du camp dans la grande université cisjordanienne de Beir Zeit pour qu'ils suivent des cours. Jihad, 17 ans, fait partie de cette première promotion destinée à entraîner les autres réfugiés aux rudiments de l'informatique, à l'utilisation du e-mail et à la création de sites Internet. «J'ai un oncle au Liban et une tante en Syrie et aucun ne peut venir ici. Mon père n'a pas vu son frère depuis 1967 et j'aimerais, grâce à Internet, les mettre en contact», dit-il. L'absence de normalisation entre Israël et la Syrie et le Liban empêche les visites entre familles de réfugiés. Il n'existe toujours pas de liaisons téléphoniques entre la majeure partie des pays arabes et les territoires palestiniens. Avant la fin de l'année, deux autres centres Internet doivent être installés, un dans le camp de Khan Younis, dans la bande de Gaza, l'autre dans le camp d'Amari, dans les environs de Ramallah. D'ores et déjà, des échanges de e-mails s'effectuent entre le camp de Deheisheh et ceux de Chatila et de Borj El Barajameh, situés près de Beyrouth.

L'approche des négociations sur leur statut final, que le premier ministre Ehud Barak voudrait achever en quinze mois, suscite bien des inquiétudes parmi les habitants des camps. «Il semble qu'il y ait la tentation de régler la question des réfugiés de manière déshonorante en les établissant là où ils vivent, s'enflamme brusquement Mouna. Internet leur permettra de s'informer sur les négociations.»

«Les gens, y compris en Palestine, ont une idée fausse des camps de réfugiés et pensent que ce sont des sortes de bidonvilles. Mais les camps sont tellement plus que cela, martèle Mouna Muhaisen. Depuis la Nakba (la Catastrophe, qui désigne l'exode qui a suivi la création de l'Etat d'Israël), cinquante ans ont passé et parfois quatre générations se sont succédé. Une culture s'est développée ici et nous voulons le montrer.»