«Nécessité d’une stratégie de sortie»; «besoin de repenser radicalement la mission»; «abus massifs dans la distribution de l’aide communautaire»: le sévère rapport tout juste adopté de l’eurodéputé Italien Pino Arlacchi sur la présence de l’UE en Afghanistan bouscule l’optimisme des diplomates, policiers et militaires européens engagés dans le pays. L’élu libéral sait de quoi il parle. Il a dirigé l’Unodc, l’organisme de l’ONU contre la drogue et les mafias. Sérieuse carte de visite, lorsqu’on sait que la quasi-totalité de l’opium mondial est produite en Afghanistan (15 milliards de dollars par an).

Autre point clef: le rapport précède le Sommet de l’OTAN à Lisbonne, les 18 et 19 novembre. Lequel sera suivi, en décembre, du premier bilan promis par l’administration Obama depuis l’envoi de 30 000 soldats supplémentaires cette année. Or ces renforts, plus la volonté de la Maison-Blanche de transférer le maximum de pouvoirs au gouvernement afghan d’ici à 2014, compliquent la donne: «Nous devons reconnaître qu’il y a un éléphant dans la pièce», sourit l’ambassadeur de l’UE, Vygaudas Usackas. A preuve: sur les 130 000 hommes de la Force internationale d’assistance et de sécurité (ISAF), seuls 31 000 viennent de l’UE. Sans parler du gouffre de l’aide: 8 milliards d’euros depuis 2002 pour l’Union. Contre 52 milliards de dollars pour les Etats-Unis.

Comment dès lors mener une action pertinente tout en convainquant les capitales européennes de tenir bon? «En évitant de concurrencer les Américains et en gardant un objectif: consolider l’Etat de droit», réplique le général finlandais Jukka Savolainen, chef de la mission Eupol de formation des policiers afghans. Lucide, celui-ci reconnaît que l’OTAN, avec un budget annuel de 9 milliards de dollars, forme en six semaines les recrues à un «rythme industriel». L’UE, en revanche, dispense des cours aux officiers et sous-officiers. Eupol est aussi chargée de créer la future académie de police à Kaboul, et une autre pour les femmes à Bamiyan. Des projets à long terme: «Le calendrier de retrait militaire allié est une chose, complète-t-il. Mais allons-nous arrêter de payer les policiers en 2014? Les talibans n’attendent que cela. Qu’on le veuille ou non, c’est en restant qu’on obligera les insurgés à négocier.»

Partir «c’est nous trahir»

L’idée d’une remise à plat défendue par le rapport Arlacchi est toutefois acceptée à Kaboul. «Trop d’argent n’est pas dépensé là où il faut, se risque un formateur européen. Si nous croyons dans la police, alors concentrons-nous sur ce dossier.» Sauf que là aussi, les obstacles visibles et cachés sont légion. Le lieutenant-colonel Abdullah, vingt-cinq ans dans la police de Kaboul, confirme: «Nous n’avons pas assez d’équipement et nous devons sans cesse faire face aux interférences des gens puissants. Ils sont intouchables.»

L’idée, défendue par l’UE de créer une police criminelle afghane en civil, adossée à la justice, laisse donc rêveur dans un pays où les armes circulent librement: «Un procureur dans un district gagne seulement 70 dollars, soit pas de quoi nourrir sa famille, concède le général Savolainen. Sans agir à ce niveau, rien ne changera.» N’empêche: bloquée à l’un des 25 check-points autour de Kaboul, où Eupol épaule les policiers en faction, la présidente du Croissant-Rouge afghan, Fatima Ghilani, veut encore croire à l’UE: «Les Européens doivent se souvenir qu’ils sont aussi venus en Afghanistan pour assurer leur propre sécurité. Qu’ils exigent des comptes est indispensable. Mais partir maintenant reviendrait à nous trahir. Et à se trahir eux-mêmes.»