La formation la semaine passée du gouvernement du nouveau premier ministre Vladimir Poutine semble avoir avantagé les «libéraux» face aux «siloviki», membres des services de renseignements. Maintenant que les différents pions sont en place sur l'échiquier, comment les clans qui se partagent le pouvoir au sommet de l'Etat russe vont-ils réagir? Pour l'analyste Ioulia Latynina, éditorialiste à la radio Echo de Moscou, la période qui s'amorce sera plus difficile pour les «faucons» du régime.

Le Temps: Vladimir Poutine semble avoir écarté certains hommes forts qui étaient à ses côtés, comme Igor Setchine, l'ancien chef-adjoint de l'administration du Kremlin, considéré comme l'homme des «siloviki». Est-ce seulement une illusion ou y a-t-il un réel déplacement du pouvoir vers des éléments plus libéraux?

Ioulia Latynina: C'est significatif. Un homme comme Igor Setchine aurait pu s'attendre à obtenir la direction du FSB (services de sécurité, ancien KGB). Le fait qu'il soit nommé vice-premier ministre ne doit pas faire illusion: il ne fait pas partie des deux «premiers vice-premiers ministres», qui agiront réellement comme adjoints de Vladimir Poutine au sein du gouvernement.

La majorité de ceux qui ont perdu du galon font partie des gens qui ont été trop «bruyants» ces derniers temps dans l'entourage de Vladimir Poutine: Igor Setchine, Viktor Ivanov... Trop de scandales ou de crises leur sont associés.

Durant ses deux mandats présidentiels, Vladimir Poutine a utilisé les différents clans les uns contre les autres; c'était l'élément fondamental de son système, qui a plutôt bien fonctionné. Mais ce type de «gestion», propre aux régimes autoritaires, engendre inévitablement des conflits internes, puisque les différents clans se battent entre eux, quitte à aller plus loin que ce que le «chef» leur demande. Lorsque Vladimir Poutine a constitué sa nouvelle équipe gouvernementale, ce sont ceux qui ont dépassé cette ligne rouge qui en ont subi les conséquences.

- Quelle sera la réaction des perdants de ce rebrassage des cartes? De quelle façon peuvent-ils espérer revenir au centre du jeu?

- Dans un système comme celui de la Russie, la force réelle ne réside pas uniquement dans le pouvoir politique réel. Par exemple, vendredi, un «espion» a été arrêté, prétendument pour avoir travaillé au profit du gouvernement géorgien. Vladimir Poutine n'a probablement pas ordonné son arrestation, mais elle a eu lieu malgré tout. Les éléments les plus agressifs au sommet de la pyramide du pouvoir vont continuer à mener ce genre d'actions, mais ce sera pour eux plus difficile qu'avant, surtout au début de la présidence de Dmitri Medvedev, alors que personne ne sait exactement où se placer.

- Pourrait-on imaginer Vladimir Poutine être la propre victime de cette lutte de clans?

- Tout est question d'argent. Les personnages les plus influents de ces «clans» politiques sont tous propriétaires d'énormes actifs qui sont interreliés, au sein de compagnies, par le biais d'actions. Reste à voir maintenant comment ils réagiront si le vent venait à tourner, si par exemple Dmitri Medvedev commençait à acquérir un pouvoir réel, et à mettre en danger ces structures économiques qui ont été bâties sous la présidence de Vladimir Poutine. Vont-ils s'entre-déchirer, ou au contraire vont-ils s'allier pour soutenir Vladimir Poutine contre une éventuelle attaque de Dmitri Medvedev?

- Le président Medvedev est-il réellement capable d'exercer, à terme, un pouvoir aussi grand?

- En théorie, oui. Durant son passage à la présidence, Vladimir Poutine a tout fait pour éliminer les entraves au pouvoir du président de la Fédération de Russie. La présidence est aujourd'hui la seule véritable institution politique de ce pays. En pratique, bien sûr, la réalité est tout autre. Vladimir Poutine exerce un poids considérable, et il est difficile aujourd'hui de l'imaginer perdre pied. Mais pour combien de temps?