De passage à Genève pour présenter devant la 61e session de la Commission des droits de l'homme les deux thèmes que la Russie veut promouvoir – la lutte contre le néonazisme et le sort des apatrides –, le diplomate évoque la Tchétchénie et les révolutions dans l'espace ex-soviétique.

Le Temps: Vous avez mis en garde l'Union européenne et les Etats-Unis contre toute résolution sur la Tchétchénie, jugée «inappropriée». En vertu de quoi?

Iouri Fedotov: En vertu des développements en Tchétchénie même: le processus de règlement politique en cours, l'établissement des structures d'Etat et de gouvernement qui se poursuit, le processus qui vise à améliorer la vie des gens et qui permet de commencer la reconstruction. L'automne prochain, des élections législatives doivent avoir lieu, qui viendront conclure ce processus.

– En quoi une telle résolution serait-elle incompatible avec ce processus?

– Elle serait un encouragement aux terroristes et aux extrémistes. Bien qu'ils disposent d'une assise limitée en Tchétchénie même, ils ont besoin d'un appui extérieur, or les résolutions de ce type ou le fait d'accorder l'asile sont considérés comme un encouragement. C'est pourquoi une résolution nous paraît contre-productive. Aussi nous félicitons-nous que l'UE ait finalement renoncé à en présenter une sur ce thème.

– Vous évoquez l'existence d'un processus politique, or la Russie semble plus que jamais engagée dans un processus militaire. Preuve en est la mort du président Aslan Maskhadov, le 8 mars, considéré comme un modéré avec qui un règlement politique était précisément possible.

– Il ne faut pas mêler les deux choses. Le règlement politique est nécessaire pour le peuple de Tchétchénie mais le gouvernement russe, comme d'ailleurs tous les gouvernements engagés dans la guerre contre le terrorisme, n'entend pas négocier avec des terroristes. Cela étant, nous savons que les problèmes sont énormes, y compris ceux liés au respect de la loi pendant les opérations contre-terroristes. Chacun sait que des enquêtes ont été ouvertes sur des cas de tellesviolations. A ce sujet, nous sommes ouverts à la coopération internationale. La haut-commissaire pour les droits de l'homme (ndlr: Louise Arbour) devrait se rendre de nouveau en Russie prochainement, à Moscou ainsi qu'en Tchétchénie. D'une manière générale, nous sommes en faveur d'une participation internationale aux programmes de reconstruction de la Tchétchénie.

– Quelle serait la forme de ce règlement politique que vous appelez de vos vœux?

– Il doit passer par le recours aux urnes. Les présidentielles organisées en Tchétchénie (ndlr: en août 2004) comportaient peut-être des défauts, mais ceux-ci étaient bien moindres que lors des élections en Irak ou en Afghanistan, qui ont pourtant été validées par la communauté internationale. Ces élections permettront d'avoir un parlement légitime.

– La Russie est-elle porteuse d'un projet susceptible d'infléchir sa perte d'influence dans les anciens pays du bloc soviétique, qui semblent plus attirés vers le projet européen?

– Je ne parlerais pas de perte d'influence, car les liens et les relations qui existent entre la Russie et ses voisins de l'espace ex-soviétique sont tellement multiformes et développés qu'ils sont destinés à perdurer. Ce sont des relations d'un genre nouveau qui sont en train de se former, lesquelles doivent être mutuellement avantageuses. A propos de ces évolutions dans le voisinage de la Russie, il est toutefois frappant de constater le dualisme des standards en matière de droit de l'homme, de droit des minorités, ou de pratiques économiques.

– C'est-à-dire?

– Dans les pays baltes, par exemple, les violations des droits de l'homme ne font l'objet d'aucune remarque de la part des grands de l'Union européenne. Dans le même ordre d'idée, le processus de renationalisations forcées auquel on assiste en Ukraine ne peut pas franchement être considéré comme conforme aux règles d'une économie de marché. Pour revenir à votre question, il ne faut pas opposer les deux projets. La Russie elle-même est intéressée à promouvoir ses relations avec l'UE, notre partenaire économique privilégié. Bien sûr, il est légitime pour des pays de l'espace ex-soviétique de rechercher à avoir des relations étroites avec l'Union. Mais cela n'empêche pas ces pays d'avoir leurs propres relations avec la Russie. Il n'y a pas de contradiction entre les deux aspirations.