– Bagdad, 5 juin 2003

Dans le lobby de l'Hôtel Palestine de Bagdad, on trouve des traducteurs qui ne parlent aucune langue; des chauffeurs qui louent leur Mercedes pour 30 dollars par jour mais ne vous diront jamais comment ils ont pu l'acquérir du temps de Saddam; des soldats américains qui font semblant d'avoir un rendez-vous pour retarder leur retour au dortoir; la rockeuse italienne Gianna Nannini et d'autres stars venues «apporter de l'aide», plutôt surprises d'être arrivées en Irak avant Bernard-Henri Lévy; et enfin des reporters américains fatigués de chercher des armes de destruction massive.

Si fatigués qu'ils commencent à se demander si, au fond, ce n'était pas une guerre pour le pétrole. Dans les jours qui ont suivi l'entrée des troupes anglo-américaines à Bagdad le 9 avril 2003, tous les édifices publics ont été pillés. Sauf un: le Ministère du pétrole, le long de l'autoroute Mohammad Al-Kassim, que les fantassins américains se sont empressés de ceinturer de barbelés. Sept semaines plus tard, ils sont toujours là, derrière leurs sacs de sable et leurs fusils-mitrailleurs, à fouiller les deux mille employés qui viennent au travail ce matin sans trop savoir pourquoi. Comme rien ne fonctionne, ils passent quelques heures à murmurer en petits groupes le long des corridors sombres et rentrent chez eux avant midi.

Cette ruche assoupie cache pourtant quelques alvéoles d'excitation, comme le bureau de Nabil Lamoza. Ingénieur devenu responsable de la planification peu avant la guerre, il porte sur ses épaules le fardeau d'une équation kafkaïenne. Pour remettre le pays en marche, il faut de l'électricité en continu, sans laquelle les entreprises ne produisent pas, les magasins ne vendent pas et les gens ne se déplacent pas. Pour l'électricité, il faut du pétrole (qui alimente les centrales électriques). Et pour le pétrole, il faut de l'électricité (qui fait tourner les raffineries). Ainsi, la destruction de quelques maillons de la chaîne a fait s'effondrer tout le système.

Nabil Lamoza est épuisé. Les Américains, vilipendés pour n'avoir rien fait de bon en deux mois d'occupation, pressent comme des citrons les cadres efficaces qu'ils ont repérés. Ce matin, les messages affluent des stations-service pour dénoncer la qualité exécrable de la benzine. Alors ce n'est pas le moment d'évoquer l'avenir du pétrole irakien. «Toute notre énergie est consacrée à régler des problèmes urgents, à fournir de l'essence et du gaz de cuisine aux Irakiens, à produire de l'électricité», articule Nabil Lamoza dont les gros yeux fusillent les téléphones satellite qui sonnent sans cesse mais ne fonctionnent jamais.

C'est à ce moment que retentit un sonore «salaam aleïkoum!». Très souriant, très élégant, un diplomate français ne fait que passer, «juste pour dire bonjour». Son interprète glisse quelques mots à l'oreille de Nabil Lamoza, qui agite les bras pour signifier qu'il n'a pas le temps. «Pas grave, pas grave, je repasserai une autre fois!» s'incline le diplomate enjoué. Et c'est vrai, il ne devrait pas tarder à revenir dans le seul ministère qui fonctionne un peu, car la ligne officielle, précisée par un de ses confrères en ville, est la suivante: «La France ne laissera jamais tomber ses amis irakiens.» Même si elle ignore encore la part qui lui reviendra (ou non) dans le partage du gâteau pétrolier irakien.

– Kirkouk, 6 juin 2003

Le soleil qui se lève n'est qu'un brasier supplémentaire dans la plaine de Kirkouk, où les flammes poussent comme ailleurs les mauvaises herbes. Flammes éternelles surgies de cratères immémoriaux, flammes artificielles qui brûlent le gaz associé au brut du champ de Baba Gourgour, l'un des plus prolifiques du monde. Le site porte encore les stigmates de la guerre contre l'Iran, qui l'a bombardé presque quotidiennement entre 1980 et 1988: collines artificielles surmontées d'un poste DCA et nombreuses tourelles d'acier pour empêcher l'aviation ennemie de voler en rase-mottes.

Devant le grand portail, des autobus déposent les milliers d'employés de la Northern Oil Company. Parmi eux, un chrétien assyrien du nom d'Edouard – si volumineux qu'il pourrait bien avoir dissimulé Saddam Hussein dans sa panse – nous emmène à la station de dégazage dont il est le responsable. Malgré la guerre qui a interrompu l'activité pendant deux semaines, malgré les ravages causés par les pillards, Baba Gourgour et les champs qui lui sont liés crachent 600 000 barils par jour. Bien plus que les raffineries irakiennes, encore convalescentes, ne peuvent en traiter. Alors, tant que les exportations par oléoduc en direction du port turc de Ceyhan n'ont pas repris, 300 000 barils sont réinjectés chaque jour sous terre. Saddam n'aurait pas fait tant de manières. Il les aurait exportés en contrebande. «Les Amriki sont des bandits, écume Edouard. Ils ont bombardé la station K3 qui alimentait le pipeline vers la Syrie. C'était de la contrebande, mais d'Arabes à Arabes, on avait le droit. Nous n'avons pas été payés depuis trois mois. Personne ici n'a envie de travailler pour les Amriki.»

Ces derniers n'ont pas l'air de s'en faire. En chemises à fleurs et bermudas beiges, bardés de téléphones satellitaires Thuraya, de talkies-walkies et de couteaux suisses, ils installent des climatiseurs coréens dans les salles de réunion des belles demeures de la Northern Oil Company, au cœur d'une palmeraie luxuriante. Ce sont les hommes de KBR (Kellogg Brown & Root), une filiale du géant Halliburton, la pieuvre de Houston que dirigeait Dick Cheney avant d'accéder à la vice-présidence américaine. Le 8 mars 2003, soit deux semaines avant la guerre, KBR recevait de l'armée américaine un contrat de 490 millions de dollars pour réparer les puits après les hostilités.

– Epilogue à Tikrit, 8 juin 2003

Ce n'est pas un hasard si notre série vient chercher ici son épilogue. L'ayant commencée à Midland, Texas, la ville qui a façonné George W. Bush, il était naturel de la terminer dans celle de Saddam Hussein, aujourd'hui en proie à l'humiliation et à la colère. Radiologiste à l'hôpital, Mohammad Bader fait l'inventaire de ses récriminations contre les Américains:

– Ils ont envoyé un missile de croisière sur un quartier d'habitation, faisant cinq morts et quatre-vingts blessés, sous prétexte que Saddam s'y cachait. Ils ont fait des descentes en pleine nuit chez des innocents, tirant à bout portant sur un instituteur aveuglé par leurs torches. Même les escadrons de la mort de Saddam frappaient à la porte quand ils venaient chercher leurs victimes. Ils ont volé de l'argent et des objets de valeur dans les maisons perquisitionnées. Quand ils ont fouillé l'hôpital, ils ont défoncé toutes les portes à coups de bottes alors que je leur tendais les clés. Ils patrouillent en ville comme s'ils étaient en plein champ de bataille. Ils le font exprès, pour nous humilier.

Un notable qui a entendu la conversation s'approche. «Passez donc à mon diwan, c'est en face du Kebab Abdullah», dit-il. La porte des diwan, vastes salons où l'on parle en toute liberté, est toujours ouverte aux étrangers de passage. A Tikrit, il y en a une vingtaine, un pour chaque tribu.

Une heure plus tard, nous voilà sur les coussins d'Abdul Karim Moaier, tailleur au bazar de son état et figure éminente de la tribu des Wessat. Après les rues où les troupes d'occupation font leur démonstration de force, quel calme! Enfin ce n'est pas dit. A peine le dernier convive s'est-il allongé que retentissent deux explosions, suivies de rafales d'armes automatiques. Encore une attaque des Feddayin, dernier carré des fidèles de Saddam, contre les patrouilles américaines. Depuis une semaine que nous sommes en Irak, onze GI's sont morts.

Le tailleur Moaier se révèle un esprit libre et brillant. «Nous devons livrer les membres du parti Baas à la justice, dit-il, car ils ont trahi leurs principes et menti durant trente ans. Que les Américains s'emparent du pétrole ne me gêne pas. Sous Saddam, pétrole ou pas, je n'ai pas vu la différence. Pour l'homme, la liberté est aussi nécessaire que de boire ou de manger. Je pense que les Américains sont venus prendre le pétrole mais qu'ils nous donneront la liberté en échange.»

Le diwan répond par un lourd silence à la tirade du tailleur. Les esprits ici présents ne sont pas encore prêts pour ces points de vue détonnants. Il y a là, près de la porte, un marchand qui nous assénait dans l'après-midi au bazar que Saddam n'avait jamais commis la moindre erreur. «Il a seulement nommé des ministres qui n'étaient pas des spécialistes dans leur domaine. Sinon, il a construit des autoroutes, des usines et des palais dignes de notre histoire glorieuse. Il a semé la bonté dans le cœur des Irakiens.»

– Ne croyez pas que tous les Tikritis étaient avec Saddam, poursuit le tailleur. C'est ici que la répression était la plus dure. Et, maintenant, même si les Américains se comportent mal, je sens que la peur a disparu.

– Est-ce que vous accueilleriez les Américains sur ces coussins?

– Oui, s'ils viennent écouter nos besoins.

– Qu'est-ce que vous leur demanderiez?

– L'accès à la rivière. Saddam nous l'a interdit, parce que ses palais occupent la rive sur plus de 2 kilomètres. Notre espoir était qu'à la chute du régime nos femmes puissent marcher en fin d'après-midi le long du Tigre avec les enfants.

Mais les Américains se sont installés dans les mêmes palais. Et n'ont pas levé l'interdiction de se promener. Le lendemain matin, nous avons demandé une interview au général Odierno, de la 4e division d'infanterie basée à Tikrit, afin de vérifier diverses informations et lui suggérer de passer, un soir, au diwan du tailleur pour parler de la rivière. La réponse (négative, il faut envoyer un e-mail deux semaines à l'avance) nous a fait poireauter une heure en plein soleil. Pendant ce temps, au moins 150 véhicules sont entrés ou sortis de la caserne. Des Hummers, des camions et des blindés, faisant sans doute de l'armée américaine le plus gros consommateur actuel de pétrole irakien. Les GI's de piquet, dehors avec nous, n'en pouvaient plus de la chaleur et de la vie de caserne. Tous rêvaient d'un retour à la maison, pour célébrer la victoire avant qu'elle ne tourne mal. S'ils se rendaient compte… Au rythme où l'Empire dépêche ses cohortes aux quatre coins de la planète, ils vont en voir, du pays.

Retrouvez le récit complet de ces tribulations pétrolières dans «Un Monde de Brut», le livre à paraître le 26 septembre prochain aux Editions du Seuil.