Le Temps: Le ministre français des Affaires étrangères, Dominique de Villepin, a affirmé jeudi au «Figaro», que la France était prête à aller en Irak, à condition que ce soit avec un mandat précis de l'ONU. Répond-il indirectement aux «avances» américaines en faveur d'une internationalisation de l'après-guerre?

Pascal Boniface: Il y a une très grande continuité dans la position française dont le mot d'ordre sur la question irakienne a toujours été: les Nations unies avant tout. Aujourd'hui, au vu des difficultés rencontrées par les Américains en Irak (insécurité croissante, perte de soldats, coût de leur présence…), il est logique que la France rappelle qu'elle a toujours été en faveur d'une solution passant par l'ONU. C'est la base même de sa politique internationale.

– N'y a-t-il pas là une sorte de «Schadenfreude» française, une manière de dire vous voyez, nous avions raison?

– Je crois que c'est un sentiment très fort dans l'opinion publique. Mais Dominique de Villepin se garde bien de l'exprimer et dit, au contraire, que la région est tellement sensible qu'une dégradation de la situation en Irak serait une catastrophe. Plutôt que de se réjouir du malheur des autres, qui peut nous atteindre tous, il faut donc éviter cette réaction facile et un peu revancharde. Et penser à ce qu'il faut faire pour que la situation s'améliore. Le retour d'un Irak démocratique et prospère est dans l'intérêt de tous, y compris de la France. Surtout si l'ONU est respectée et qu'on en tire parti pour faire avancer ce qui est au cœur des problèmes entre monde musulman et monde occidental: la résolution du conflit israélo-palestinien.

– Comment George Bush pourra-t-il gérer ce retour au multilatéralisme qui aura tout l'air d'un camouflet? A un moment, en plus, où le mensonge sur les armes de destruction massive (ADM) est sur toutes les lèvres?

– Jusqu'à maintenant, il a bénéficié d'un soutien de l'opinion. Le mensonge sur les ADM va-t-il réveiller l'opposition démocrate? Peut-être. Quoi qu'il en soit, on peut dire que Bush a menti sciemment. Non seulement à son peuple – ce qui est très grave du point de vue américain – mais encore au reste du monde. Mais, en plus d'avoir menti, il a échoué puisqu'il ne parvient pas à contrôler la situation. Je dirais que l'association d'une apparente incompétence avec une duplicité ne peut pas contribuer à le rendre populaire. Si les Américains ont jusqu'ici fermé les yeux, en pensant que tout était fait pour le bien de leur pays, je pense qu'ils vont commencer à les ouvrir, dès lors que le prestige américain est atteint, que l'hyperpuissance n'arrive pas à gérer un pays de 20 millions d'habitants.

– Cette affaire peut-elle remettre en cause sa réélection?

– Evidemment. Mais les difficultés présentes en Irak, cumulées aux problèmes économiques des Etats-Unis, sont une incitation supplémentaire pour Bush de faire quelque chose à propos du conflit israélo-palestinien. S'il peut être le président qui aura fait avancer sa résolution, il sauvera en grande partie la mise. En revanche, s'il y a toujours un nombre important de GI's tués en Irak et un retour un peu humiliant des Etats-Unis devant l'ONU pour demander de l'aide, les Américains retiendront que la compétence n'était pas au rendez-vous.

– Admettons que l'on repasse par l'ONU. Quel type d'intervention imaginez-vous en Irak?

– D'un point de vue logique, il faudrait que l'autorité soit l'ONU. Parce que si on laisse une administration sous contrôle américain en envoyant simplement un peu plus de militaires d'autres pays, ça ne changera pas la perception qu'auront les Irakiens de la présence de ces soldats étrangers. Et parce que les pays qui se sont opposés à la guerre n'accepteront pas de jouer les supplétifs au service d'administrateurs américains, fussent-ils civils.

– Jusqu'à quel point les Américains peuvent-ils céder le contrôle de l'Irak?

– Répondre, c'est demander: jusqu'à quel point peuvent-ils continuer comme cela? Ce ne sont pas les pays qui se sont opposés à la guerre qui sont demandeurs, mais bien les Etats-Unis. C'est à eux de voir quel prix ils sont prêts à payer pour avoir l'aide de ces pays. Ils ne sont pas en mesure d'imposer qu'on leur fournisse de l'aide sans partager le contrôle politique.

– Quelles devraient être les priorités de l'ONU en Irak?

– Il y a deux objectifs principaux, dont il faut se méfier qu'ils ne deviennent pas incompatibles: remettre le plus vite possible le pouvoir aux Irakiens et consolider au plus vite ce pouvoir pour rendre possible le départ des troupes étrangères.

– N'y a-t-il pas un risque que des élections aboutissent à une république islamique?

– C'est à la fois un risque et un épouvantail. Si on estime que c'est un risque trop important pour qu'il soit couru, cela veut dire maintenir une présence militaire et empêcher l'expression du peuple irakien de façon durable. Le plus simple, c'est d'être cohérent. Si l'on est pour la démocratie, il faut qu'il y ait des élections et qu'on en respecte le résultat.

Dernier ouvrage paru de Pascal Boniface: «Est-il permis de critiquer Israël?» Editions Robert Laffont.