Après Kaboul, Bagdad? A la Maison-Blanche où toute bonne nouvelle en provenance des deux principaux théâtres d'opération américains est aussitôt utilisée comme argument en faveur de George Bush, la tenue plutôt satisfaisante de l'élection présidentielle afghane est vue comme une sorte de repère pour le futur scrutin irakien, annoncé pour janvier 2005.

Les plus optimistes promettent déjà un «scénario surprise» à l'afghane, avec une participation et des conditions de sécurité «acceptables». Les autres, parmi lesquels figurent un bon nombre d'officiers supérieurs de retour d'Irak, estiment que le scrutin afghan doit surtout servir à identifier les problèmes: «La seule manière de tenir en Irak une élection digne de ce nom est de conclure un pacte avec les grands chefs de tribus, pronostique un lieutenant-colonel américain, ancien conseiller politique pour la région centre sud Hillah-Kerbala. Si le gouvernement central s'obstine à vouloir assurer seul le contrôle de la sécurité, en faisant confiance à ses troupes mal équipées, mal formées et mal acceptées, ce sera un carnage.»

Trois récents appuis

Chose étonnante au milieu des attentats-suicides, des attaques contre la force multinationale et des prises d'otages, les forces politiques du pays se préparent en tout cas à affronter les urnes. Cela est particulièrement vrai chez les chiites qui, majoritaires dans la population (environ 60%), sont, sur le papier, assurés d'emporter une majorité de sièges au futur parlement.

Coup sur coup depuis vendredi, le processus électoral en cours a reçu trois appuis. Le premier, attendu, est venu du grand ayatollah Sistani, l'une des figures religieuses les plus respectées qui, de Najaf où il réside, a lancé un appel «à participer au scrutin» dont il exige depuis le début «la tenue le plus rapide possible». Le second est venu le même jour de deux ayatollahs influents de Kerbala, l'autre ville sainte chiite, Muhammad Taqi al-Moudarsi et Sadiq al-Shirazi. Tous deux ont aussi appelé leurs fidèles «à remplir leur devoir électoral».

Troisième geste important enfin: la décision de l'Armée du Mehdi, la milice du jeune chef religieux radical Moqtada al-Sadr, de déposer les armes suite à un accord conclu avec le gouvernement. Les miliciens seront dédommagés financièrement pour chaque arme rendue. Une opération identique avait avorté il y a quelques mois. Mais au vu des dommages provoqués dans ses rangs par le ratissage américain de Najaf, l'Armée du Mehdi semble vouloir maintenant jouer la carte politique.

La probabilité des élections irakiennes, aussi risquées qu'elles puissent paraître, est également alimentée par l'existence de structures institutionnelles. Composée de huit personnes, toutes irakiennes, et d'un conseiller de l'ONU, Carlos Valenzuela, la Commission électorale irakienne doit annoncer ces prochains jours le début du recensement des électeurs, soit entre 9 et 12 millions de personnes. Il pourrait démarrer le 27 octobre, dans 600 bureaux. S'il n'a pas lieu pour raison de sécurité, celui de l'époque de Saddam Hussein servira de base.

Les règles du futur scrutin, sur l'organisation duquel une équipe de spécialistes des Nations unies a planché, sont aussi fixées: l'Assemblée nationale comptera 275 sièges et sera élue selon un scrutin de liste intégral, chaque parti devant présenter au moins 12 candidats. Le Kurdistan élira simultanément son propre parlement autonome, créé en 1992. Le nombre des bureaux de vote a lui aussi été fixé: il approchera les 7000. Ce qui a fait de nouveau dire au secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, ce week-end: «L'élection de janvier en Irak sera une affaire irakienne. Notre rôle s'est limité à épauler et à conseiller. Nous n'aurons pas de responsabilité opérationnelle.»

Or, c'est là sans doute que le bât blesse. «Après la sécurité, le principal obstacle à ce scrutin sera la légitimité, explique un ambassadeur européen à Bagdad. Si des zones entières du pays ne le jugent pas légitime, elles le boycotteront, ou pire, le combattront.» La légitimité en question est évidemment celle du gouvernement irakien. Et ceux qui en doutent se recrutent surtout au sein de la minorité sunnite, au pouvoir depuis la création de l'Irak moderne et aujourd'hui ébranlée. La perspective d'un front commun sunnite contre les élections, qui verrait les insurgés de villes comme Falloujah ou Ramadi faire alliance avec les religieux et les anciens hauts dignitaires baassistes effraie le pouvoir central et donne des cauchemars aux Américains. Avec raison: la semaine dernière, le Conseil des oulémas – l'une des plus hautes autorités religieuses sunnites dont l'autorité s'exerce sur 3000 mosquées – a annoncé qu'il encouragerait ses fidèles à ne pas prendre part au vote.