Les peshmergas, rempart contre l’EIIL

Irak Face à l’avancée des djihadistes, l’armée a fui sans combattre et Mossoul est tombée

Kirkouk a été sauvée par les combattants kurdes

Le soleil pèse comme un sac de ciment sur les épaules. Pas un arbre, pas une touffe d’herbe, pas même l’illusion d’une ombre. Pas la moindre hauteur non plus dans cette plaine désespérément plate où brûlent, de loin en loin, les torchères des puits de pétrole. La fournaise n’empêche pas les peshmergas, des combattants jeunes, souriants, plutôt sympas, d’aller et venir tête nue le long de la ligne de front constituée d’un vague remblai derrière lequel s’abrite un char employé comme pièce d’artillerie. Les islamistes sont à environ deux kilomètres, de l’autre côté d’un pont au-dessus d’une rivière dont on ne sait si elle coule encore. Le QG du colonel Fatah est un cube en préfabriqué. Moustache à la Charlot, un peu grassouillet de par ses fonctions, il donne l’impression de sortir d’une certaine léthargie. C’est en parlant de stratégie qu’il s’anime un peu : «On n’est pas ici en situation d’attaque. On est venus pour défendre Kirkouk parce que l’armée irakienne a fui.»

Kirkouk, grosse ville sale, sans caractère, urbanisée à outrance mais riche des champs de pétrole alentour, est à la fois multiethnique (Kurdes, Arabes, Turkmènes) et multiconfessionnelle (sunnites, chiites, chrétiens, zaydites…). D’où des disputes violentes entre les uns et les autres. Mais pour les Kurdes, la cité est leur Jérusalem, celle qui rend possible l’indépendance du Kurdistan. Ils la disputent donc aux Arabes depuis longtemps. Même s’ils ne l’avouent pas, la conquête surprise de Mossoul le 10 juin et d’une grande partie de la province de Ninive par l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL, ou «Da’ech» en arabe) et ses alliés, conjuguée à la débandade de l’armée du nord de l’Irak, a été une bonne nouvelle. Les Kurdes contrôlaient déjà politiquement Kirkouk – dix députés sur douze. Désormais, ils la tiennent militairement. Avec le sentiment du devoir accompli : ils estiment avoir sauvé la ville de ceux qu’ils appellent les barbares. L’adjoint du colonel Fatah, le capitaine Firman, en est persuadé : «Prenez la brigade 47 : elle s’est sauvée sans tirer un coup de feu. Nous, les peshmergas, on ne s’enfuit pas en entendant quelques salves.»

La ligne de front, à une quinzaine de kilomètres de la ville, est née de cet abandon. D’un côté, les provinces sunnites, en grande partie contrôlées par Da’ech et ses alliés ; de l’autre, le Kurdistan d’Irak, qui comprend désormais Kirkouk. Jusqu’à présent, il n’y a eu que des escarmouches, certaines meurtrières, entre Da’ech et les peshmergas. Ce n’est plus la paix mais pas encore la guerre. «Disons que c’est une guerre non continue que nous livrons à l’Etat islamique», commente Mohamed Kamal, un député du Parti démocratique du Kurdistan (PDK).

Sur le front, le capitaine Firman précise que l’ennemi auquel lui et ses hommes font face n’est pas l’EIIL, mais plutôt les combattants des tribus, ralliées aux islamistes au sein d’un large front sunnite. Selon lui, ils sont peu nombreux : une centaine d’hommes. Plutôt bien armés: mortiers, lance-roquettes, mitrailleuses 12,7 et six ou sept chars volés à Mossoul. «Avant-hier, nous avons perdu trois hommes», précise le capitaine Firman.

En réalité, le cordon ombilical entre Kirkouk et Bagdad n’est pas complètement coupé. Il reste la police de la ville qui, elle, ne s’est pas sauvée après la chute de Mossoul. Pour une bonne raison : à la différence des officiers de l’armée, les policiers, arabes ou kurdes, sont originaires de Kirkouk. Leur chef, le général Sarhard Mohamed, a été blessé à la tête et au corps par des éclats d’obus, mardi dernier, alors qu’il était venu «donner un coup de main» à la police de Béchir, un village peuplé de Turkmènes chiites, alors encerclé par les assaillants sunnites qui l’ont pris depuis. Aujourd’hui, cet officier âgé de 46 ans est à nouveau à la tête de ses hommes. «J’ai eu beaucoup de chance. Vers 4 h du matin, les rebelles nous ont attaqués, avec des voitures volées à l’armée. Ils sont venus de six directions différentes et nous ont encerclés. Mon chauffeur et mon garde du corps ont été tués, ainsi que quatre autres policiers. Ares, mon fils de 16 ans, que j’avais emmené avec moi, a été blessé à mes côtés. Puis les autres policiers nous ont abandonnés, même les peshmergas qui nous accompagnaient. Nous avons réussi à nous échapper en marchant pendant trois heures.»

A Béchir, il y a eu des «crimes de guerre», commis contre la population, insiste Rushdie Chalabi, qui préside un parti turkmène chiite : «Le village a été pillé et brûlé. Sept enfants et 15 jeunes gens ont été exécutés par les islamistes, cinq femmes ont été pendues, et les corps de trois d’entre elles ont ensuite été exposés les bras en croix attachés à des citernes d’eau.» Des informations qui, qu’elles soient vraies ou fausses –  on ne dispose d’aucune preuve sur ces crimes –, traduisent bien la peur des habitants non sunnites de la région. Désormais, le clivage sunnites-chiites traverse aussi la communauté turkmène. Tous les massacres dont fait état Rushdie Chalabi, dans les provinces sunnites voisines de Salaheddine et Diyala, se sont produits dans des villages turkmènes chiites. «Les rebelles n’ont pris aucun des villages turkmènes sunnites», reconnaît-il.

Kirkouk va-t-il lui aussi connaître le même destin. Officiellement, la population de la ville s’élève à 1,432 million de personnes, mais les chiffres, pour des raisons politiques, semblent très exagérés – elle serait inférieure à un million. Au moins la moitié sont des Kurdes, les Arabes sunnites étant estimés entre 35 et 40%. D’où la crainte, chez les responsables kurdes, que Da’ech trouve des relais au sein de cette minorité sunnite qui s’estime lésée depuis la prise du pouvoir en Irak, à partir de 2005, par les chiites. «C’est vrai, la situation, ici, n’est pas bonne. Et certains quartiers vont peut-être aider les rebelles», s’inquiète Mohamed Kamal, le député kurde.

Même inquiétude chez Hamad Amid Obeid, responsable d’une coalition de petits partis arabes hostiles à Da’ech et d’un centre culturel. «Les Arabes coopèrent avec Da’ech parce qu’ils ne sont pas heureux. Les gens ordinaires ne le soutiennent que parce qu’il est le plus fort chez les sunnites», explique-t-il. Mohamed Hussein, un de ces «gens ordinaires» de la ville voisine de Moutlaqa, conquise elle aussi par Da’ech, le reconnaît : «L’armée s’est enfuie le 10 juin, la police le lendemain. Puis les combattants de Da’ech sont arrivés. Aucune exaction contre nous [les sunnites, ndlr]. Ils nous ont dit : «Soyez relax, vous êtes nos frères. Vous pouvez quitter la ville si vous le voulez.» Hamad Amid Obeid est sceptique : «Qu’on le veuille ou non, depuis l’attaque de Mossoul, il y a désormais trois Irak – le sunnite, le chiite et le kurde. Cela sera comme ça pendant longtemps. Et demain sera encore plus noir qu’aujour­d’hui.»

Un leader turkmène chiite: «Le village a été brûlé. Sept enfants et 15 jeunes exécutés par les islamistes»