RECONSTRUCTION

Irak: des tonnes de dollars évaporées

Corruption à tous les étages, gestion laxiste. Les comptes en Irak mettent l'administration Bush sous le feu du Congrès.

Le nouveau Congrès à majorité démocrate tient sa promesse: il enquête sur les comptes en Irak. Et ses découvertes ne manquent pas de sel. Opposant notoire à la guerre, Henry Waxman, le président démocrate de la Commission de la Chambre des représentants sur la réforme du gouvernement, a ainsi ouvert le feu mardi avec une intervention qui fera date: «En treize mois, entre mai 2003 et juin 2004, la Réserve fédérale à New York a expédié en Irak près de 12 milliards de dollars en espèces, a-t-il lancé. Pour ce faire, elle a dû emballer 281 millions de billets, dont 107 millions de billets de 100 dollars. Les chiffres sont si importants qu'il paraît impossible qu'ils soient vrais.»

«Employés fantômes»

Les images les plus cruelles? Des photographies de billets de banque embarqués par palettes entières à destination de Bagdad dans des avions C-130. Trois cent soixante-trois tonnes de billets sur 484 palettes. Le plus grand transfert de cash de l'histoire de la Réserve fédérale... Mais le pire se situe ailleurs: l'argent a été dépensé ou a disparu dans d'improbables circuits. Selon Stuart Bowen, l'inspecteur spécial pour la reconstruction de l'Irak, 8,8 milliards de dollars ont été distribués «sans certitude que l'argent serait utilisé correctement». Le mémorandum remis à la Commission Waxman exprime son pessimisme: «Il apparaît que beaucoup de ces fonds ont été perdus par corruption ou gaspillage, des milliers d'«employés fantômes» recevaient des sommes de l'Autorité provisoire de la coalition (CPA, sous contrôle américain). Certains de ces fonds pourraient avoir enrichi des criminels et des insurgés qui combattent les Etats-Unis.»

Organe de gestion de l'occupation, la CPA régna en Irak jusqu'à sa dissolution fin juin 2004, quand le pouvoir fut officiellement transmis aux autorités irakiennes. Son chef, Paul Bremer, a été entendu par la Commission Waxman le 6 février. «Il n'existait pas de système bancaire, s'est-il défendu, nous devions payer les Irakiens en liquide, l'argent provenait d'ailleurs surtout des ventes de pétrole irakien.»

Un détail: le mémorandum précise que l'argent dépensé de cette manière par le CPA venait de ces ventes ainsi que des surplus de l'ancien programme «Pétrole contre nourriture» datant de l'ère Saddam Hussein, et aussi de capitaux irakiens confisqués par les Etats-Unis.

Mais le sort de l'argent du contribuable américain n'échappe pas non plus à la critique. Le Trésor américain a déjà dépensé environ 300 milliards de dollars (232 milliards d'euros), dont 21 milliards pour la reconstruction. Selon le dernier rapport de l'inspecteur général Stuart Bowen, remis le 31 janvier, des dizaines de millions de dollars destinés à la reconstruction ont été gaspillés par l'administration américaine, notamment dans des projets tels qu'une piscine olympique jamais utilisée ou pour du matériel militaire dont on a perdu la trace.

La corruption ne concerne pas que les Irakiens. En atteste l'inculpation mercredi de trois officiers supérieurs de l'armée américaine et d'un homme d'affaires dans une affaire de pots-de-vin dans la reconstruction dans la région de Hilla, au sud de Bagdad. Les chefs d'inculpation retenus: corruption, association de malfaiteurs et escroquerie. A propos de cette ville irakienne, un ancien responsable du CPA, Robert Stein, a été condamné le 5 février dernier à 9 ans de prison pour avoir participé à un réseau de marchés truqués et de blanchiment d'argent. Un de ses complices, l'homme d'affaires américain Michael Morris, a été arrêté hier à Bucarest, en Roumanie, et devrait être extradé.

Ces nouvelles tombent bien mal pour le président George Bush, qui s'apprête à solliciter le Congrès pour une rallonge budgétaire de 1,2 milliard de dollars pour la reconstruction en Irak. Stuart Bowen estime dans son rapport que la reconstruction connaît «à ce jour un succès limité». C'est ce qu'on appelle en anglais un understatement.

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