Sur le campus de l'Université de Bagdad, l'ambiance est à la déprime. Assise sur un banc, Jihan Nawzad, 20 ans, épluche du regard le dernier tract en date, qui circule dans les amphithéâtres. Il est signé par un des nombreux groupuscules islamistes qui ont vu le jour depuis la chute du régime de Saddam Hussein, et il ordonne aux filles de porter le hejab (foulard) dans l'enceinte des écoles, des universités, et autres lieux publics. Sous peine d'être tuées, voire égorgées. De quoi donner froid dans le dos. «Sous Saddam Hussein, on vivait dans la peur de parler. Mais maintenant, c'est encore pire. C'est la dictature religieuse qui s'impose», se lamente la jeune brunette.

Après des décennies de pouvoir dictatorial, mais laïc, l'Irak est aujourd'hui en train de céder à une nouvelle forme de pression: celle de la religion. Opprimés sous Saddam Hussein, les clercs de la majorité chiite ont fait surface, comme Moqtada al-Sadr, jeune imam quasi inconnu, qui s'est érigé en héros des déshérités.

D'après un récent sondage, mené par le groupe de réflexion conservateur américain IRI (International Republican Institute), Abdul Aziz al-Hakim, leader du CSRII (Conseil suprême pour la révolution islamique en Irak), réfugié pendant plus de vingt ans en République islamique d'Iran, est aujourd'hui la figure politique la plus renommée d'Irak. Il remporterait une large partie des votes si des élections se tenaient aujourd'hui.

Quant aux clercs sunnites, qui ont décidé de boycotter le scrutin prévu fin janvier, leurs prêches du vendredi rythment les soubresauts de la vie politique irakienne. Ils sont nombreux à soutenir ouvertement les enlèvements et les décapitations des collaborateurs des forces d'occupation. A cela s'ajoute une multitude de groupes clandestins, aux alliances obscures, tels qu'Ansar al-Islam, Ansar al-Sunna ou encore l'Armée islamique en Irak. Leurs communiqués, qui circulent de Mossoul à Kerbala, cherchent à imposer un ordre islamique pur et dur.

Jihan est inquiète. D'origine kurde, de confession sunnite, la jeune étudiante en mathématiques ne s'est jamais couvert la tête. Dans sa famille, c'est une question de principe: toutes les femmes travaillent et sont indépendantes. Chevelure bouclée, et la chemise coincée dans la ceinture de sa jupe en jeans, elle aime suivre la mode, rêve de devenir professeur, et de choisir elle-même son futur mari. Mais le retour en force de la religion, venue se nicher en plein milieu du chaos, vient aujourd'hui briser tous ses espoirs. «Des tracts menaçants, il en pleut tous les mois par dizaines, dit-elle. Le problème, c'est que les messages sont de plus en plus extrêmes. Ils veulent imposer un islam version talibane», confie Jihan. Il n'y a qu'à faire un tour à travers les allées de l'université pour constater une généralisation du port du voile. «L'année dernière, moins de la moitié des filles portait le foulard dans ma classe. Aujourd'hui, nous ne sommes plus que deux à ne pas le porter», précise Jihan.

La presse locale relate, de manière quasi quotidienne l'attaque, par des bandes organisées, de débits d'alcool, et de boutiques de disques, accusés de promouvoir la culture occidentale.

«Nous faisons face à un terrorisme idéologique qui n'est pas moins dangereux que le terrorisme armé», constate Nasser Kamal Chaderji, leader du Parti national démocratique, et grand défenseur de la laïcité. «Ce terrorisme s'infiltre partout et se mêle des moindres détails de la vie privée des citoyens: leur tenue, leur façon d'être, de parler, dit-il. Il n'épargne personne.» La minorité chrétienne – qui se remet à peine des attaques en série contre plusieurs églises – en sait quelque chose. «J'avais l'habitude de mettre des minijupes pour aller en cours», confie Eva Kacov, une jeune chrétienne de 24 ans. Mais depuis que certaines de ses camarades ont été interpellées par des militants islamistes, elle se fait discrète. «Aujourd'hui, je cache ma croix dans mon t-shirt, et je baisse les yeux quand je croise le regard d'un homme. On n'a jamais vécu une telle humiliation», dit-elle.

Contrairement aux apparences, le réveil de l'islam ne s'est pas fait du jour au lendemain. Certes, le régime baassiste a toujours défendu une approche séculaire de la politique. Mais avec l'embargo des années 90 et l'augmentation de la pauvreté, de nombreuses familles ont commencé à trouver refuge dans la religion, sous Saddam Hussein. Après la guerre du Golfe, le raïs en personne se mit à financer la construction de mosquées et fit inscrire «Allah Akbar» (Dieu est grand) sur le drapeau irakien. Plus récemment, la vague du 11 septembre 2001 et le regain d'islamisme teinté d'antiaméricanisme ont trouvé un certain écho au sein de la population irakienne.

Même le gouvernement provisoire cède progressivement à la religion. Dans l'hémicycle de l'Assemblée nationale intérimaire, la tenue des étudiantes a ainsi récemment fait l'objet d'un débat mouvementé, où les partisans d'un islam radical se sont prononcés en faveur d'un code vestimentaire plus conservateur: hejab, chemise à manche longue et absence de maquillage. Muhsen Abdul Hamid, dirigeant du Parti islamique irakien, en est un fervent défenseur: «Le gouvernement irakien idéal à mes yeux est celui qui impose le port du foulard comme un devoir pour les femmes, y compris les non-musulmanes», dit-il. Des propos qui rappellent étrangement ceux des mollahs d'Iran.

«Nous marchons sur un terrain miné», concède Tahir Khalaf al-Bakaa, le ministre irakien de l'Education supérieure. «J'ai déjà dû renvoyer les doyens des Universités de Diwaniya et de Kirkouk, à cause de leurs approches trop islamiques», dit-il.

Mais faute de véritables moyens pour défendre leurs droits, les filles du campus de Bagdad semblent s'être tristement résignées aux nouvelles pressions. «Si le foulard était rendu obligatoire demain, je n'irai même pas manifester. Dans un pays majoritairement musulman, ce serait perçu comme une insulte à l'islam», concède Jihan Nawzad, la jeune kurde féministe. Eva Kacov, l'étudiante chrétienne, a, elle aussi, déjà baissé les bras. «Je suis prête à accepter de porter le hejab, le jour où ce sera la dernière option possible pour pouvoir poursuivre mes études. Pourquoi se battre? Les islamistes ont déjà gagné», soupire-t-elle.