Combien le canot transportait-il de migrants? Ni les policiers grecs ni les gardes-côtes turcs ne le savent. Début octobre, la mer a rapporté 18 corps, au fil des marées, sur les côtes grecques ou turques de la mer Egée. Les victimes, en majorité venues d'Irak, étaient dans le même bateau. Le même week-end, un camion versait dans un fossé, sur la route entre Istanbul et la Grèce. Dans la remorque, on retrouvait 18clandestins morts, 25 autres blessés. Ils venaient de Birmanie et d'Afghanistan.

Ce type de fait divers est devenu banal sur cette frontière de l'Union européenne (UE). Chaque semaine, des dizaines d'interpellations viennent gonfler les statistiques. Le Ministère grec de l'intérieur dénombre au moins 80000 migrants entrés entre janvier et septembre. C'est déjà plus qu'en 2007. Les experts estiment même ce chiffre largement sous-évalué. Combien entrent sans qu'on les découvre? La Grèce, qui déclare que 112000 illégaux ont franchi ses frontières en 2007, n'arrive plus à faire face.

Les petites îles orientales de la mer Egée sont saturées et les garde-côtes repoussent les embarcations par tous les moyens. A Patras, transformé en zone d'attente, des milliers de migrants dorment sur le port en espérant embarquer pour l'Italie. «La Grèce vit une situation de crise. Elle viole la convention de Genève», a averti Georgios Tsarbopoulos, le directeur local du Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR). Les demandes d'asile politique sont systématiquement rejetées: huit seulement ont été accordées en 2007, sur plus de 20000 demandes. Du coup, le HCR conseille aux pays européens de ne plus renvoyer de migrants vers Athènes. Dans l'UE, la demande d'asile doit en effet être examinée dans le premier pays traversé. Mais des pays comme la Norvège ou la Belgique refusent déjà d'appliquer cette convention, dite de Dublin.

La Grèce réclame plus d'aide de l'UE. Le premier ministre Costas Caramanlis exhorte, par exemple, Bruxelles à se doter d'un corps de gardes-frontière européens pour surveiller ses côtes découpées. Les patrouilles en mer de l'agence Frontex, bien que doublées cette année, ne suffisent pas.

Surpopulation, racket...

Les voyageurs que l'on retrouve à la frontière gréco-turque fuient l'Afghanistan, l'Iran, l'Irak, la Somalie, plus récemment la Géorgie... Cet afflux est un baromètre des conflits dans le monde. Certains experts estiment également que cette route bénéficie d'un regain de fréquentation, car les clandestins passent moins vers l'Espagne ou vers l'Italie. La Turquie est un sas naturel et ses côtes occidentales font face à l'Europe. Et le gouvernement grec reproche aux Turcs de ne pas participer suffisamment à la lutte contre l'immigration clandestine.

A Istanbul, la révolte couve déjà dans le centre de rétention de Kumkapi. Environ 800 personnes y croupissent, le double de sa capacité: des hommes, des femmes, des enfants et même quelques nouveau-nés avec leurs mères. La surpopulation, le manque d'hygiène et le racket des gardiens, «ça épuise», dit Issa, un Ivoirien qui vient d'y passer huit mois et a lui aussi participé à ces mutineries. «On nous donne un seul repas par jour et le reste, on nous le vend au double du prix, raconte Issa. Les policiers gardent pour eux les couvertures que les ONG donnent... Tout est comme ça.»

La durée de rétention est laissée à la libre appréciation de l'administration. Certains y restent un an ou plus. Contre 800 euros versés à un passeur, certains tentent de passer de nuit vers les îles grecques les plus proches. Selon la marine turque, au moins 230 personnes ont péri noyées, en 2007, en tentant cette traversée.