«Il y a deux sortes de religieux conservateurs en Iran, écrivait récemment l'humoriste Ibrahim Nabavi. Ceux sur lesquels on peut écrire de bonnes blagues et ceux qui sont une plaisanterie à eux tous seuls.» Le chroniqueur vedette du quotidien Neshat fait crouler de rire chaque jour des centaines de milliers d'Iraniens, mais il lui faudra une bonne dose d'humour pour passer l'été. Car les conservateurs mijotent leur vengeance: son journal comme plusieurs autres est menacé de fermeture.

Il suffit parfois d'un mot ou d'une ligne pour tuer un journal iranien. Dans le cas de Sob-e Emrouz (160 000 exemplaires), c'est peut-être une lettre qui fera l'affaire. Lundi, Saïd Hodjarian, le directeur de ce quotidien très proche du président réformateur Mohammad Khatami a été convoqué par le Tribunal de la presse pour la parution d'une lettre de lecteur jugée anti-islamique (Le Temps du 24 juillet). «Mes élèves ont de la peine à croire le Coran, a écrit un prof de Tabriz. Alors je leur ai dit que deux lignes parallèles ne se croisent jamais, sauf si Dieu le veut.» Pour cette phrase, Saïd Hodjarian a déjà payé une lourde caution, son rédacteur en chef Kazem Chokri a fait un mois de prison et son directeur adjoint est poursuivi par la justice.

Sans aucun doute, la presse libérale subit une vaste offensive des ultraconservateurs à six mois des élections parlementaires qui, si elles se tiennent librement, pourraient faire basculer le régime dans le camp du président réformateur. Fermer des journaux est-il une simple manière de se venger d'avoir été égratigné ou une manœuvre stratégique en vue du scrutin? En tout cas, la justice conservatrice ne se laisse impressionner ni par l'immense succès populaire de ces journaux fondés après l'élection de Khatami en 1997, ni par les graves émeutes qui ont suivi la fermeture du quotidien Salam début juillet. «Ils veulent anéantir tous les succès du président afin de justifier son éviction», estime un responsable de Khordad, autre quotidien réformateur menacé de disparition. En huit mois d'existence, Khordad (150 000 exemplaires) a récolté une centaine de plaintes. Les articles les plus attaqués sont ceux qui ont donné la parole à Mohammad Ali Montazeri, un ayatollah réformiste en résidence surveillée qui prône la séparation de la religion et de la politique. «N'importe laquelle de ces plaintes peut aboutir à n'importe quel moment au procès fatal», poursuit le responsable.

«Notre système ne tolère pas encore les partis politiques, explique Amid-Reza Jalaipour, rédacteur en chef de Neshat. Alors ce sont les journaux qui remplissent ce rôle.» Contre les titres conservateurs (Kayhan, Joumhouri Islami, Resalat) qui reflètent en bloc les vues du Guide de la révolution Ali Khamenei, la presse réformiste donne l'éventail de la coalition pro-Khatami: les religieux de gauche représentés par feu Salam, les religieux réformateurs et montazeristes chez Khordad, les gauchistes laïques chez Sob-e Emrouz, le centre droit séculier derrière Neshat et les centristes chez Hamshari, le journal de la municipalité de Téhéran qui tire à 640 000 exemplaires. Une dizaine d'autres titres, moins profilés, complètent le choix mais aucun n'est épargné par les ardeurs de la justice ou celles plus violentes, des phalanges d'extrême droite.

Du coup, journaliste est un métier dangereux. Amid-Reza Jalaipour reçoit quotidiennement des menaces de mort par téléphone. Il vient de faire dresser de hautes grilles devant la rédaction de Neshat et ne sort jamais seul du bâtiment. C'est aussi un métier incertain. Après la fermeture en avril de Zan, le grand quotidien féminin, une centaine de journalistes se sont retrouvés d'un coup au chômage. Ils viennent d'être rejoints par les 150 employés de Salam et par ceux d'une vingtaine de rédactions plus petites fermées depuis le début de l'année. Et du côté des éditeurs, les risques sont à la hauteur des tirages mirobolants que permet en Iran la soif absolue du public pour de l'information libre.

Persévérance

En deux ans. Amid-Reza Jalaipour a lancé trois journaux avec l'éditeur Marshallah Shamsolvaezin. Jameh d'abord, à l'été 1997, le premier de tous les titres réformateurs. Succès foudroyant: le tirage de 300 000 exemplaires n'est limité que par les capacités de l'imprimerie. Deux semaines après la fermeture de Jameh, en mai 1998, il achète un titre disponible, Tous. Même ton cinglant, même succès et même destin: fermeture judiciaire cinq mois plus tard pour «impiété» et «menace à la sécurité nationale». Cette fois, la facture est lourde. Matériel saisi, rédaction sous scellés, deux mois de prison et 300 millions de tomans de dettes (450 000 dollars au cours de l'époque). Neshat, lancé en février dernier, doit boucher ce trou… s'il n'est pas fermé à son tour. «Nous avons accumulé une cinquantaine de plaintes jusqu'à maintenant, explique Amid-Reza Jalaipour en haussant les épaules. Mais nous reparaîtrons sous un autre titre. On ne peut pas laisser ce régime gouverner en silence.»