La saisine du Conseil de sécurité de l'ONU sur le dossier du nucléaire iranien semblait de plus en plus probable lundi, après la réunion à Londres des représentants des cinq membres permanents du Conseil (Etats-Unis, Russie, Chine, Royaume-Uni, France) et de l'Allemagne. Au sortir de la réunion, Londres a toutefois mis en garde contre toute précipitation, soulignant que la saisine du Conseil pouvait à elle seule faire évoluer la situation. Même prudence du côté de la Russie, alliée traditionnelle de l'Iran, où elle construit la première centrale nucléaire, à Buchehr. Le président Poutine a ainsi appelé la communauté internationale à être «très prudente», rejetant toutes «mesures brutales», et a affirmé que l'Iran n'avait pas encore exclu toute possibilité d'enrichir son uranium sur le territoire russe. Enfin, la troïka européenne (France, Grande-Bretagne, Allemagne) a décidé de demander la convocation d'une réunion extraordinaire de l'AIEA les 2 et 3 février.

Chercheur à l'Institut de relations internationales et stratégiques de Paris, Frédéric Tellier* passe au crible les différentes options qui se présentent pour la communauté internationale.

Les membres de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) ne parviennent pas à dégager de consensus. L'Iran continue de profiter de l'indécision des Occidentaux, peu enclins à risquer une crise pétrolière au moment où la conjoncture semble frémir.

«Cette situation est peu probable, explique Frédéric Tellier. L'AIEA sait qu'elle joue sa crédibilité sur le dossier iranien et que plus largement se joue la crédibilité des instruments de lutte contre la prolifération. L'AIEA le sait, d'autres Etats de la région observent ses réactions, prêts à leur tour à tirer profit de ses faiblesses pour un jour défendre leur propre programme nucléaire (Arabie saoudite, Egypte...). La crise actuelle, poursuit le chercheur, est la répétition et la confirmation que la stratégie iranienne repose sur le mépris et l'instrumentalisation des négociations au profit d'une politique de l'état de fait. L'AIEA en tirera les conséquences en renvoyant le dossier iranien au Conseil de sécurité.»

Contrairement au scénario1, une majorité est trouvée au Conseil des gouverneurs de l'AIEA qui demande la saisine du Conseil de Sécurité. A New York, les cinq membres permanents du Conseil de sécurité finissent par tomber d'accord pour imposer des sanctions économiques à l'Iran.

«La probabilité de cette hypothèse dépend de la nature des sanctions qui seront prises, explique Frédéric Tellier. Si l'on pense à des sanctions majeures comme l'embargo sur le pétrole iranien ou le gel des investissements et de toutes les coopérations avec Téhéran, alors il sera difficile d'aboutir à un consensus au Conseil de sécurité. D'une part, du fait d'un possible veto de la Russie et de la Chine, cette dernière protégeant son second fournisseur de pétrole, mais d'autre part à cause des réticences à peine voilées des Européens qui craignent l'impact de ces sanctions sur leurs investissements en Iran mais surtout d'être contraints d'abandonner des positions stratégiques. Ce blocage a été anticipé par tous les acteurs de la crise, et c'est afin d'éviter ce blocage que l'hypothèse de sanctions progressives et graduées se révèle la plus probable: elles sanctionnent Téhéran sans compromettre dans l'immédiat les intérêts des Européens, de la Russie et de la Chine. Ce développement, de loin le plus probable, induira vraisemblablement une nouvelle phase de tensions transatlantiques. En parallèle, le débat américain remettra au goût du jour la question de l'option militaire.»

Poursuivant sa fuite en avant, l'Iran coupe les ponts avec l'AIEA et l'Occident et se retire du TNP. Les soupçons selon lesquels Téhéran veut se doter de l'arme atomique sous le couvert de son programme civil se transforment en certitude. Etats-Unis en tête, les Occidentaux et Israël cherchent le consensus au Conseil de sécurité. S'ils y parviennent, ce qui est fort peu probable, l'Iran se retrouverait totalement isolé. Autre variante: Chine et Russie mettent leur veto, on se retrouve étrangement dans un scénario à l'irakienne.

«L'option militaire est improbable dans l'immédiat, affirme Frédéric Tellier. Elle est pourtant vouée à revenir au-devant de la scène dans le moyen terme si, comme le pensent déjà les Américains, les débats au Conseil de sécurité ne débouchent que sur des sanctions graduées, donc faiblement coûteuses à la fois pour Téhéran et pour les Européens. C'est la position défendue par John McCain hier, ce sera celle de l'ambassadeur américain à l'ONU John Bolton et de l'administration Bush demain. L'option retenue par Washington écarte l'invasion, qui est irréalisable. Elle prend la forme de raids aériens sur les installations nucléaires. La réaction de l'Iran est forte, elle induit un risque terroriste majeur en Occident. Pour y faire face, l'Amérique se réserve la possibilité d'élargir le champ des cibles. Malgré leur engagement en Irak, les Etats-Unis ont les moyens de cette opération qui se révélera très coûteuse pour Téhéran.»