En 2001, elle fut condamnée à quatre ans de détention à la prison d’Evin à Téhéran pour avoir «agi contre la sécurité nationale». Ayant développé un cancer, Mehrangiz Kar, 65 ans, fut libérée sous la pression de l’Union européenne pour subir un traitement aux Etats-Unis, où elle séjourne toujours. Avocate ayant pratiqué 22 ans en Iran, chercheuse en droits de l’homme à Harvard, écrivaine, elle explique les enjeux de l’élection.

Le Temps: Les campagnes électorales en Iran ont rarement été aussi vivantes.

Mehrangiz Kar: C’est un paradoxe. Les candidats à la présidence ne représentent pas le changement. Ils sont tous dans le système depuis plus de 30 ans. Mais même s’il n’y a pas de véritable système de partis, ni de liberté d’expression et de la presse, les Iraniens veulent du changement. Fâchés par la présidence de Mahmoud Ahmadinejad, ils se disent qu’ils ont un rôle à jouer. Les jeunes et les femmes n’admettent plus de voir leur dignité bafouée, de subir les mesures humiliantes de la police des mœurs. Ils mènent une campagne énergique avec le sentiment qu’une forte participation est la meilleure réponse à donner à Ahmadinejad. Ils ne croient pas à de grands changements. Mais ils en parlent constamment. Les jeunes Iraniens ne sont pas insensibles à l’élection du président américain Barack Obama. Mais ils ne sont pas seuls à vouloir agir. Depuis deux ans, une partie de l’élite iranienne travaille activement pour inciter les gens à protester et à voter pacifiquement.

– Craignez-vous des débordements?

– C’est la première fois que les candidats s’invectivent ainsi. Ils s’accusent de corruption ou, pour ce qui est d’Ahmadinejad, d’avoir abusé de son pouvoir et détourné les pétrodollars. Une confrontation entre partisans des uns et des autres n’est pas exclue. Ce serait très dangereux.

– Une partie des Iraniens ne sont pas contents de l’actuel président. Son pouvoir est pourtant limité…

– En matière de politique étrangère, c’est évident. Elle est l’apanage du guide suprême. Au plan intérieur, c’est différent. Le président peut avoir de l’influence dans trois domaines: au niveau de l’économie, des droits de l’homme et des droits des femmes. C’est pourquoi une partie des Iraniens compte sur Mehdi Karoubi ou Mir Hossein Moussavi pour qu’un changement intervienne dans l’administration. La crise économique frappe durement l’Iran et les jeunes ne trouvent pas de travail. Sous l’influence des religieux et des éléments radicaux, Mahmoud Ahmadinejad a ciblé les femmes activistes, en a fait arrêter plusieurs dizaines. Ce fut une grave erreur. Cette politique n’était pas dictée par le guide suprême.

– Près de 65% des étudiants à l’université sont des femmes. La société va-t-elle changer à terme?

– Des femmes qui étudient le droit toléreront de moins en moins que l’Etat bafoue les droits des femmes.

– Vous parlez de laïcité pour l’Iran…

– Nous ne pouvons pas avoir de démocratie sans séparation de l’Etat et de la religion. Aussi bien l’élite que les gens ordinaires pensent de plus en plus qu’un Etat religieux est un handicap. Ce n’est pas nier l’islam de le dire.

– Une réforme constitutionnelle vous paraît nécessaire.

– Selon l’article 4 de la Constitution iranienne, les mesures économiques, politiques ou culturelles doivent être prises en conformité avec l’islam. Le problème, c’est qu’il n’y a pas une définition claire de l’islam. De fait, notre législation est antidémocratique envers les non-musulmans, les femmes, les non-croyants.

– Souhaitez-vous retourner en Iran?

– J’y pense tout le temps. Mon mari, qui a désormais 78 ans et qui fut en prison, n’a pas le droit de quitter le pays. J’ai écrit au guide suprême et au président pour qu’ils le laissent sortir. Je n’ai pas reçu de réponse. Mehdi Karoubi et l’ex-président Khatami m’ont dit que, si je rentrais au pays, j’aurais des problèmes et qu’ils ne pourraient pas m’aider. Je ne sais pas que faire. Je n’ai plus l’énergie de me battre.