Monde

En Iran, la résistance vestimentaire s'organise contre les conservateurs

Les conservateurs, majoritaires au sein du nouveau parlement, planchent sur un projet de code vestimentaire islamique pour lutter contre la «dépravationdes jeunes femmes»

Le petit manège se reproduit tous les soirs, aux environs de 20 heures. Devant la bâtisse carrée de Jam-é jam, sur la longue avenue Vali Asr qui héberge le restaurant self-service à la mode de Téhéran, des grappes de jeunes filles attendent leur tour pour pouvoir dîner. A l'entrée, les barbus de la police des mœurs, munis de talkies-walkies, font la chasse aux manteaux trop cintrés, aux foulards ultra-colorés, aux chevilles dénudées et aux visages trop poudrés. Habituées aux remontrances, les femmes se plient sans broncher aux règles, en rangeant à la va-vite les mèches rebelles sous les châles, et en déroulant jusqu'aux baskets les revers de leur blue-jean.

Mais une fois passé le barrage, c'est le rituel en sens inverse qui commence. Les lipsticks se mettent à valser et les ceintures se resserrent à la taille. «J'ai 25 ans, l'âge de la révolution, grommelle Fatima, une belle Persane. Je ne me suis jamais habituée au foulard. Il cache la beauté des femmes. Depuis l'élection de Khatami, en 1997, on a bénéficié d'un assouplissement des règles. Alors, pas question aujourd'hui de céder à nouveau aux durs du régime!»

De retour en force au nouveau parlement, en février dernier, les conservateurs cherchent à resserrer les vis. En l'espace de ces derniers mois, la police a interpellé et arrêté des centaines de «bad hedjabi» (mal voilées). Quant aux députés, ils planchent aujourd'hui sur un projet de loi qui définirait les contours d'un nouveau code vestimentaire islamique, pour lutter contre la «dépravation» des Iraniennes, mal influencées, selon eux, par le satellite et Internet.

La mode du lin et du jeans

«Cette loi, c'est le comble de l'absurdité», s'insurge Ali Reza, jeune vendeur de manteaux qui tient boutique sur la place Hafté Tir, le repère des Iraniennes qui veulent être dans le vent. Les gardiens de la «morale islamique» ont déjà fait plusieurs descentes dans son magasin en arrachant les manteaux trop colorés des vitrines. «Mais les femmes n'accepteront jamais de faire marche arrière. Il y a deux ans, elles me commandaient des foulards de 90 centimètres. Aujourd'hui, elles n'achètent pas plus grand que 50 centimètres. Quant au manteau, elles le portent de plus en plus court, au-dessus du genou. La grande mode, c'est le lin ou le jeans. Alors moi, je préfère continuer à prendre des risques en vendant des manteaux non conformes aux règles plutôt que de perdre mes clientes et de faire faillite», confie le jeune homme.

Facultatif à l'époque du chah, le hedjab, ou «voile islamique» s'est imposé de facto après le renversement de la monarchie. Tout est parti d'un commentaire de l'ayatollah Khomeyni, le 7 mars 1979, s'indignant des tenues dénudées de certaines citoyennes. Le lendemain, à l'occasion d'une manifestation célébrant la Journée internationale de la femme, les Iraniennes non voilées furent molestées par les miliciens islamiques. Au fil des mois, foulards et manteaux s'imposèrent comme un uniforme dans les lieux publics: bureaux, administrations, autobus. Les couleurs vives furent rapidement proscrites. Pris dans un élan révolutionnaire, de nombreuses femmes acceptèrent ces conditions en les considérant comme partie prenante de la lutte contre «l'impérialisme occidental». Pour d'autres, comme Farideh Emam, une ancienne institutrice, la pilule fut plus difficile à avaler. «Deux ans après l'instauration de la République islamique, on nous a obligées à porter le maghnahe (sorte de foulard-cagoule recouvrant la tête) dans les écoles. Par réaction, j'ai démissionné», se rappelle-t-elle.

«Redevenir visible»

Le port obligatoire du voile islamique n'a paradoxalement jamais été inscrit dans la Constitution de la République islamique d'Iran. Mais le Code pénal précise que «les femmes qui apparaissent en public sans le vêtement islamique prescrit peuvent écoper de dix jours à deux mois de prison ou d'une amende pouvant s'élever jusqu'à 500 000 rials» (l'équivalent de 75 francs). Depuis l'élection du président Khatami, en mai 1997, les Iraniennes ont néanmoins saisi les brèches ouvertes par le vent des réformes pour s'accorder progressivement quelques libertés. «Les Iraniennes ont réussi à imposer le changement, par dose homéopathique. Condamnées à l'invisibilité, elles se sont lancé comme défi de redevenir visibles», commente la sociologue iranienne Masserat Amir Ebrahimi.

Parallèlement, tient-elle à ajouter, «l'instauration du port obligatoire du foulard a également donné une impulsion irrésistible à l'émancipation des femmes traditionnelles». Le hedjab, considéré comme «une protection contre les regards des hommes», a en effet permis aux jeunes filles issues de familles conservatrices d'obtenir l'accord de leurs pères pour aller à l'école et à la faculté. En contact avec d'autres milieux, ces jeunes filles se sont mises à s'interroger sur leur identité et, pour certaines, à prendre leur distance avec les valeurs de la République islamique. En finissant même, parfois, par influencer leurs mères. «J'ai toujours porté le tchador qui recouvre tout le corps, mais depuis que ma fille va à l'université, elle se contente de porter un petit foulard», confie Fatemeh Mohammadi, une ancienne militante révolutionnaire. «Il y a deux ans, j'ai moi-même fini par laisser tomber le voile noir pour des étoffes plus légères, dit-elle. A l'époque, le tchador noir était une forme de rébellion politique contre le chah. Nous étions toutes envoûtées par cette nouvelle utopie révolutionnaire. Mais les temps ont changé.» Dans la bibliothèque de Fatemeh, des ouvrages d'un nouveau genre viennent de trouver leur place: ce sont ceux de l'intellectuel Abdol Karim Sorouch, défenseur d'un islam individuel en opposition à un islam politique imposé d'en haut.

«Le foulard, un choix personnel»

«Le port du foulard devrait relever d'un choix personnel. C'est comme la prière: on ne devrait l'imposer à personne. Car la loi de Dieu ne reconnaît aucune obligation», ose clamer haut et fort l'hodjatoleslam Fazel Meybodi, turban blanc et barbe poivre et sel. A l'instar d'Abdol Karim Sorouch, ce clerc réformateur de la ville sainte de Qom fait partie de ces intellectuels religieux qui n'hésitent pas à se positionner du côté des attentes de la société. «L'obligation de porter le foulard est à l'origine de comportements complètement schizophréniques. Il y a, d'un côté, l'apparence religieuse au travail, et de l'autre, les tenues légères portées à la maison», dit-il. Mais le chemin vers plus de libertés reste encore long. Et ce n'est pas demain que le foulard tombera.» Les Iraniennes, qui se battent pour la démocratie, ont d'autres priorités avant le hedjab. Il faut pourtant être réaliste: s'il devient un jour facultatif, la plupart d'entre elles l'enlèveront», confie Fatemeh.

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