Depuis son élection surprise mais triomphale à la présidence de la République d'Iran, le 24 juin dernier, l'ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad – qui entrera officiellement en fonction le 3 août – a dû faire face à une double série d'accusations sur son passé. Selon d'anciens otages américains retenus durant 444 jours à l'ambassade des Etats-Unis à Téhéran en 1979, il aurait participé directement à l'opération. Des accusations démenties par des proches, mais aussi par des adversaires réformateurs du président. Plus grave, sans doute, la mise en cause du nouvel élu par les autorités autrichiennes, qui affirment détenir des documents accusant Mahmoud Ahmadinejad d'implication dans l'assassinat, à Vienne en 1989, de l'opposant kurde iranien Abdoul Rahman Ghassemlou et de deux de ses compagnons. Au moment où les négociations entre la troïka européenne (Allemagne, France Grande-Bretagne) et l'Iran doivent reprendre sur l'épineuse question du programme nucléaire iranien, Shahram Chubin, directeur de recherches au Centre de politique de sécurité de Genève (GCSP) pose un regard inquiet sur la nouvelle donne politique à Téhéran.

Le Temps: Comment analysez-vous l'élection d'Ahmadinejad?

Shahram Chubin: Cela a été une surprise, car chacun s'attendait à une lutte entre conservateurs et réformistes dans les villes. Or, Ahmadinejad a mobilisé les populations rurales et le sous-prolétariat urbain. Pour ces gens, il incarne les buts initiaux de la révolution islamique de 1979 (justice sociale, équité, etc.). Il a donné la parole à cette majorité d'exclus.

– Que penser des accusations portées contre lui?

– Ce qui est sûr, c'est que Washington veut faire la lumière sur cette affaire, car si les accusations se vérifiaient, ce serait politiquement très difficile à gérer. Pensez par exemple que le président iranien ne pourrait pas entrer sur le territoire américain pour se rendre à l'ONU. Concernant les accusations autrichiennes, Ahmadinejad a été membre des gardiens de la révolution et des Bassidjis (milice islamique). Or, les premiers ont été impliqués dans la plupart des opérations terroristes du régime dans les années 1980. Toute la question reste donc de savoir si le président avait un rôle opérationnel dans ces organismes.

– Le ministre irakien de la Défense était mardi en visite à Téhéran. Quelle lecture en faites-vous?

– Les Iraniens jouent très intelligemment leur partie avec l'Irak. D'un côté, ils soutiennent le gouvernement, de l'autre, ils ont «investi» dans certains groupes et milices chiites, comme celle de Moqtada Sadr. Quant à la visite du ministre irakien de la Défense, elle est une manière de répondre à celle effectuée il y a un mois par le chef de la diplomatie iranienne en Irak, où il a rencontré l'ayatollah Ali Sistani, ce que les représentants de la coalition n'ont jamais réussi à faire. En résumé, l'Iran veut la stabilité en Irak, mais veut aussi y avoir ses relais, au cas où.

– Que peut-on attendre de cet Iran désormais aux mains des seuls conservateurs?

– Peut-être faut-il d'abord dire que le mouvement réformateur avait été une réaction à l'échec politique et économique de la révolution islamique. Aujourd'hui, le triomphe des conservateurs est, de la même manière, une réaction aux échecs du mouvement réformateur. Mais cette fois pas tant sur le plan politique que sur le plan économique. Cela dit, la concentration des pouvoirs entre les mains des seuls conservateurs est évidemment inquiétante. Surtout sur le plan international. Car autant les réformateurs accordaient une grande valeur à la place de l'Iran sur la scène internationale, à ses engagements internationaux, autant les conservateurs estiment que l'Iran doit, s'il le faut, suivre son propre chemin, maintenir sa pureté idéologique, rester à l'écart.

– Cela nous conduit à la question du nucléaire. Votre pronostic?

– Je pense que d'ici à la fin de l'année, la crise du nucléaire iranien va éclater. Car je suis quasiment certain que les nouvelles propositions que feront les Européens ne seront pas acceptables pour le régime de Téhéran. Donc on ira jusqu'au Conseil de sécurité.

– Et après?

– La question sera celle des sanctions et de la condamnation de l'Iran comme Etat proliférateur. Et ça, cela pourrait provoquer une crise interne au régime, car la plupart des Iraniens ne veulent pas d'une condamnation internationale. Pour les Iraniens, leur pays a le droit de développer son programme nucléaire (pas des armes nucléaires), c'est une question de statut, de rang international, mais ils ne veulent pas être mis au ban de la communauté internationale. Je pense que c'est beaucoup plus par crainte de cette crise interne que par peur des sanctions que le régime cherchera à éviter que la question n'arrive jusqu'au Conseil de sécurité. Malheureusement, je crois que cela sera inévitable.