Pays immense – sa superficie est de 1,6 million de kilomètres carrés et il est peuplé d’environ 86 millions d’habitants – l’Iran a vu, ces dernières semaines, sa population se soulever très différemment selon les provinces. Les régions périphériques à majorité sunnite que sont le Kurdistan iranien (englobant notamment les provinces du Kurdistan et de Kermanshah) et le Sistan-et-Baloutchistan (dont la capitale est Zahedan) subissent répression et discrimination de la part du régime iranien depuis plus de quarante ans. Non seulement c’est là d’où venait la jeune Mahsa Amini dont la mort aux mains de la police des mœurs a provoqué la révolte, mais «le régime a une fois de plus répondu aux griefs de sa population par la violence, et la répression brutale s’est à nouveau abattue de manière disproportionnée sur les sunnites et d’autres minorités», dénonce Mehrzad Boroujerdi, vice-recteur et doyen de l’Université de science et technologie du Missouri. On dénombre en effet près de la moitié des victimes dans ces deux provinces.

Des religieux sunnites solidaires

Le degré de religiosité joue aussi un rôle dans la dynamique. Depuis le début de la révolte, les femmes sont en première ligne, mais dans des régions très conservatrices comme le Baloutchistan, cela ne fait que quelques jours qu’elles se sont jointes aux manifestations. «Voir des femmes manifester dans cette société très conservatrice est quelque chose de nouveau», observe Jamshid Pouranpir, secrétaire syndical auprès du Syndicat suisse des services publics et d’origine iranienne. «Il faut dire que Maulvi Abdul Hameed, le chef religieux le plus respecté de la province, est idéologiquement plus proche des talibans que des réformateurs même s’il commence à évoquer les droits des femmes.» L’homme avait cependant fustigé le régime iranien suite au massacre de Zahedan le 30 septembre dernier, lors duquel au moins 92 manifestants ont péri sous les balles des forces de sécurité. «Au Kurdistan, les imams du vendredi nommés par le régime – une aberration car le clergé chiite n’a aucune autorité religieuse sur les sunnites – se sont également déclarés solidaires avec le peuple», note Jamshid Pouranpir.

Jusque dans les îles du golfe Persique

Si les femmes récemment descendues dans les rues de Zahedan n’ont pas ôté leur chador, sortir sans foulard est devenu courant dans la plupart des grandes villes du pays, comme à Téhéran, Shiraz, Esfahan ou Rasht. «A Arak (Markazi), ma ville natale, ma mère me raconte que les jeunes filles tête nue sont devenues la norme», relève le syndicaliste genevois. Cette révolution a essaimé jusque sur les petites îles de Kish et Qeshm, dans le golfe Persique, et dans les centres religieux que sont Qom et Mashhad, ville natale de l’ayatollah Khamenei.

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A Téhéran, l’ambiance était tendue lundi. «Depuis ce matin, même internet est plus poussif que d’habitude», raconte Hassan, ouvrier dans le sud de la capitale. Les échoppes des bazars ont baissé leur rideau, et même les taxis se font rares. Les universités sont également en grève, tout comme les ateliers de mécaniques et le monde de l’artisanat. «Les chauffeurs de poids lourds participent également au mouvement, et les terminaux de bus sont à l’arrêt, tout comme les taxis, notamment à l’aéroport de Téhéran. C’est gigantesque! L’industrie pétrochimique ne fonctionne plus non plus», note Jamshid Pouranpir.

Le 7 décembre, «Jour des étudiants», en souvenir de la mort de trois étudiants tués par la police du Shah en 1953, devrait marquer l’apogée du mouvement. «Retenez bien cette date, c’est un moment important dans l’histoire des protestations en Iran», avertissait ainsi, il y a quelques jours dans un tweet, le directeur de l’Observatoire de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient à la Fondation Jean Jaurès, Farid Vahid.