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Irina du Bois. (Photo: Sébastien Agnetti)

Portrait

Irina du Bois, les beaux jours

Une histoire d’amour, simple et belle. Quand Pierre est parti, trop tôt, Irina a mené à bien le projet de fondation de son cher époux. A sa retraite, elle a suivi un master en histoire, pour demeurer au plus proche de son souvenir

Lorsqu’elle montera mercredi à la tribune de la Maison de la paix à Genève pour lancer le 9e colloque annuel de la Fondation Pierre du Bois (27 et 28 sept), Irina du Bois sera très émue. Mais la voix sera claire, sans heurt, teintée de cet accent natal roumain qui ne l’a jamais quittée «même si je n’ai vécu que quinze ans de ma vie à Bucarest».

Face à elle, en cet Auditorium 2, des sommités internationales, de jeunes chercheurs et un large public puisque son cher Pierre désirait avant tout que le savoir soit transmis au plus grand nombre. Le professeur Mohammad-Mahmoud Ould Mohamedou, qui fut ministre des Affaires étrangères de la Mauritanie et enseigne à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID, qui co-organise le colloque), présidera la conférence. Son thème? La construction fragile de l’Etat: le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord 1917-2017. Irina s’éclipsera, ira s’asseoir dans la salle, attentive certes mais avec tout un pan de son cœur tourné vers hier, les beaux jours.

Pierre du Bois, politologue et universitaire, voulait ardemment créer une fondation soutenant des recherches sur l’histoire du temps présent qui mettrait à disposition des ouvrages, offrirait des bourses, créerait des réseaux. Mais il s’en est allé soudainement le 23 juin 2007 (il avait 64 ans). Irina fut inconsolable, se demandant au fil du temps et du deuil si elle n’avait pas été punie de trop de bonheur. Un jour de 2008 elle a repris le flambeau, monté cette fameuse fondation avec le soutien d’amis et de collègues de Pierre à l’IHEID, comme Philippe Burrin et l'ancien conseiller d'Etat Philippe Pidoux.

Emulation intellectuelle

Leur rencontre à Lausanne en juin 1968 est celle aussi de la grande histoire. Pierre rentrait de Paris où il s’était fait «tabasser» boulevard Saint-Germain lors des manifestations, Irina était encore cette fille d’immigrés, étudiante dotée d’un formidable désir de savoirs et de réussites, comme le sont souvent ceux que l’infortune a poussés à l’exode.

Elle est née à Bucarest en 1946. Son père était médecin pneumologue, ce qui dans le contexte communiste de l’après-guerre ne garantissait aucunement l’opulence. «On vivait dans deux pièces, mes parents luttaient chaque jour pour avoir quelque chose de correct à mettre sur la table», se souvient-elle. Mais l’enfant unique du couple est très tôt responsabilisée dans un foyer où l’émulation intellectuelle est permanente et les interdits rares tant que le travail scolaire est accompli. En 1962, la famille vend tout, quitte la Roumanie et se joint à la vague très contrôlée d’émigration (cinq ans pour obtenir un passeport) «avec la certitude à l’époque que l’on ne reviendrait jamais, que c’était définitif». Direction l’Allemagne et Düsseldorf. «J’étais malheureuse, déracinée», confie-t-elle. Mais elle est bûcheuse, devient bachelière, hésite entre médecine et des études d’ingénieur, opte pour la chimie et s’en va toute seule, à l’âge de 20 ans, en Suisse où l’Ecole polytechnique de l'Université de Lausanne l’accueille en 1966. Elle va faire partie de la première volée de diplômé(e)s de l’EPFL, la fédéralisation de l’EPUL ayant eu lieu en 1969.

Carrière chez Nestlé

Elle veut travailler dans l’industrie, postule chez Nestlé. Ce sera le seul acte de candidature de sa vie car elle y fait toute sa carrière professionnelle. «J’étais en concurrence avec un candidat masculin et j’ai appris par la suite que j’avais été sélectionnée parce que les gens de Nestlé pensaient qu’une femme serait moins ambitieuse.» Erreur. En 1986, dix ans après son recrutement, elle est nommée sous-directrice, responsable des affaires réglementaires, un poste rare pour une femme à cette époque. Elle devient en 1990 directrice adjointe chargée notamment des questions environnementales, qu’intègrent peu à peu les grandes entreprises.

Ami d’Aragon

Retour en arrière, à Lausanne en cette année 1968. Une surboum (la teuf de nos jours) chez une amie commune et le début de trente-neuf ans de vie commune. Pierre, natif d’Herzogenbuchsee (BE), vient de décrocher une première licence en sciences politiques. Aux yeux d’Irina, il apparaît bel homme, passionné, très cultivé. Il avait gagné à 19 ans un quiz de culture générale lors d’un jeu radiophonique qui lui a permis de faire un tour du monde offert par Swissair. Il enseigne, voyage beaucoup, écrit des livres (sur l'Europe monétaire, la guerre froide) et des articles dans le Journal de Genève et la Gazette de Lausanne, noue une amitié avec Louis Aragon, Elsa Triolet et Le Roy Ladurie. «Il m’a ouvert ses bras mais aussi élargi l’horizon, m’a donné l’exemple de la rigueur et de l’honnêteté», insiste Irina.

En 2010, sitôt retraitée de Nestlé, elle entame un bachelor en lettres pour mieux comprendre la discipline de son mari, puis un master en histoire internationale à l’IHEID, là où il a enseigné, «pour être compétente à la tête de la fondation». «Il me fallait de bonnes notes pour ne pas perdre la face devant les professeurs qui furent les collègues de Pierre», sourit-elle. Elle fait aujourd’hui ce vœu: «Que la fondation se développe et soit encore active dans cent ans particulièrement auprès des jeunes chercheurs, en faisant honneur au nom qu’elle porte, celui de Pierre du Bois.»


 En dates:

1946 : naissance à Bucarest.

1966 : études d’ingénieur-chimiste à l’EPUL.

1968 : rencontre avec Pierre du Bois à Lausanne.

2007 : décès brusque et prématuré de Pierre.

2008 : inauguration de la Fondation Pierre du Bois pour l’histoire du temps présent.

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