Avortement

Les Irlandais font tomber le dernier tabou

La légalisation de l’avortement est approuvée à 66% en Irlande. L’influence de l’Eglise catholique est affaiblie

Le plébiscite a été total. Alors que les sondages oscillaient dans les jours précédant le référendum, les Irlandais n’ont pas hésité. Ils ont approuvé à une immense majorité la légalisation de l’avortement, selon deux sondages sortis des urnes: le premier, pour l’Irish Times, donne le oui vainqueur à 68%, le second, pour la radio-télévision publique RTE, le pointe à 69,4%.

Si les jeunes et les urbains ont été les plus enthousiastes, les campagnes et les plus âgés ont aussi accordé une large majorité au droit à l’avortement. Pour l’Irlande, c’est la chute du dernier tabou, après la légalisation du divorce dans les années 1990 et l’approbation du mariage homosexuel en 2015. Le premier ministre, Leo Varadkar, parle d’une «page d’histoire qui s’écrit». Le pays devient le dernier grand pays d’Europe occidentale à légaliser l’avortement (il reste les exceptions de Malte, Saint-Marin, Andorre et du Vatican).

Le témoignage d’une militante: «Si l’Irlande légalise l’avortement, ce sera un tournant majeur»

Peines de prison de 14 ans

Le résultat du vote va supprimer le 8e amendement de la Constitution, qui avait été approuvé en 1983 lors d’une autre consultation populaire. A l’époque, sous l’impulsion d’une Eglise catholique qui avait été très active lors de la campagne électorale, 67% des Irlandais avaient décidé de placer le statut légal de «l’enfant à naître» à égalité avec celui de la mère. En conséquence, même en cas d’inceste ou de viol, ou si le fœtus n’était pas viable, l’avortement était illégal, sous peine de 14 années d’emprisonnement pour les médecins qui le pratiqueraient.

Trente-cinq ans plus tard, le résultat du référendum de ce vendredi est inversé, avec la même forte majorité, mais cette fois en faveur de l’avortement. Le parlement irlandais va maintenant pouvoir débattre d’une loi, légalisant l’avortement sans justification pendant les douze premières semaines de grossesse.

Le revirement est symbolique du déclin de l’Eglise catholique. Dans ce pays, le système éducatif est presque exclusivement aux mains du clergé, 95% des écoles étant catholiques. Les jeunes collégiennes apprenaient autrefois des poèmes anti-avortement. Orphelinats et aides sociales ont longtemps été également gérés par des congrégations religieuses.

Scandales et déclin de l’Eglise

Une succession de scandales retentissants a mis fin à cette domination culturelle. Le premier, dévoilé dans les années 1990, est venu des blanchisseries tenues par les sœurs de la Madeleine après la Seconde Guerre mondiale, où de jeunes femmes considérées comme de mauvaise vie (prostituées, femmes adultères, mères célibataires…) étaient exploitées dans des conditions atroces. Leurs enfants étaient vendus, placés en famille sans leur accord. Un charnier contenant 155 corps a été découvert dans l’une des blanchisseries. Il faudra vingt ans avant que l’Etat présente des excuses officielles.

Au début des années 2000, plusieurs rapports ont ensuite mis fin au silence sur la pédophilie de certains prêtres. En 2009, une enquête officielle dénonçait la responsabilité de la hiérarchie de l’Eglise, dont la priorité «était le maintien du secret». En 2014, un charnier a été découvert dans un orphelinat tenu par des religieuses.

Parallèlement, l’Irlande a connu à partir des années 1990 une forte période d’enrichissement. La société s’est modernisée, et s’est aussi ouverte à l’immigration, un profond changement pour ce pays de tradition d’émigration.

Progressivement, les tabous sont tombés un à un. En 1995, la légalisation du divorce a été votée par référendum, mais de justesse, à 10 000 voix près. Vingt ans plus tard, la légalisation du mariage homosexuel s’est faite sans hésitation, approuvée à 62%. Leo Varadkar, l’actuel premier ministre, est lui-même homosexuel et fils de père indien.

La fin de campagne: Facebook, un «champ de bataille» en ligne sur l’avortement en Irlande

Avortements clandestins

L’avortement restait le dernier sujet non abordé. Pourtant, chaque année, 3500 femmes partent au Royaume-Uni ou aux Pays-Bas pratiquer une interruption volontaire de grossesse. Plus d’un millier d’autres commandent des pilules abortives sur internet. Mais personne n’osait en parler ouvertement.

Au début des années 2000, un groupe de femmes, qui a dû recourir à un IVG au Royaume-Uni parce que leur fœtus n’était pas viable, a osé briser l’omerta. Le décès en 2012 de Savita Halappanavar lors d’une fausse couche – le médecin refusant de pratiquer une terminaison de grossesse malgré l’hémorragie de la mère – a par ailleurs bouleversé l’opinion.

Pourtant, la classe politique n’osait s’emparer du sujet. L’influence de l’Opus Dei en haut lieu était dénoncée par les partisans du droit à l’avortement. Pour ce référendum, le premier ministre Leo Varadkar a lui-même longtemps hésité à faire campagne publiquement. Les Irlandais ont finalement prouvé qu’ils avaient évolué bien plus vite que leurs dirigeants.

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