La vision que les Irlandais ont de l’Union européenne n’a pas changé depuis le 12 juin 2008 et leur rejet du Traité de Lisbonne.

Croire, comme le laissent entendre certaines enquêtes, que la crise économique et les déboires de l’ex « Tigre Celtique » les a politiquement rapprochés de Bruxelles est un mirage. La réalité est au fond pragmatique : les Irlandais, comme la majorité sans doute des citoyens de l’Union européenne, ont aujourd’hui du projet communautaire une vision avant tout pragmatique. Mieux : ils ont, comme beaucoup d’autres, besoin de preuves et de piqûres de rappel.

La crise ne les a donc pas rendus plus pro-européens. Hormis quelques extrémistes, rares sont d’ailleurs ceux qui, en juin 2008, préconisaient la sortie de l’Irlande de l’UE. Le choc financier mondial, qui conduisit à l’explosion de la bulle immobilière et financière gonflée depuis des années par les banques et les autorités de Dublin, a simplement rappelé aux électeurs insulaires leurs faiblesses. Il a remis sous le feu des projecteurs la clause « d’assurance » contenue dans le contrat communautaire.

Cette constatation peut sembler problématique. Les partisans de l’intégration européenne à tout crin y verront la preuve d’un « utilitarisme » croissant dans les relations entre les citoyens et l’Union. Mais elle peut recéler aussi des avantages, car les institutions de Bruxelles, pour être acceptées, ont bel et bien besoin de rassurer.

Oui, les Irlandais voient aujourd’hui l’Union comme un rempart, et l’euro comme une digue qui leur permet de ne pas devenir « l’Islande des îles britanniques » pour reprendre leur propre expression. Eh bien tant mieux ! Que le « oui » à Lisbonne soit devenu un vote utile a un énorme mérite. Il ramène ce complexe édifice institutionnel et cet énorme bouquin rempli d’articles tous plus compliqués les uns que les autres à cette vérité simple : permettre, ensemble, d’être plus forts face à l’adversité.

Le message que les Irlandais ont adressé à l’UE, en obtenant des garanties solennelles sur leur neutralité, sur le maintien du statu quo en matière d’avortement, sur l’autonomie fiscale ou sur l’octroi d’un poste de commissaire européen par pays, est aussi qu’un Traité n’est pas une fin en soi. Surtout dans une communauté politique de pays décidés à partager une partie de leur souveraineté. Ce qui compte, c’est l’adhésion des populations et l’égalité de traitement des Etats-membres, surtout lorsqu’ils ne font pas partie des « grands ».

Les garanties offertes à l’Irlande ne contredisent en rien les intérêts des autres pays de l’UE. Elles ont compliqué la donne, mais ne l’ont pas rendu différente. Elles n’ont pas altéré ni l’esprit, ni la lettre du texte. Ceux qui se sont plaints de devoir écouter l’Irlande, petit pays de quatre millions d’habitants ont eu tort. Si l’avoir écouté conduit aujourd’hui à la réconcilier avec l’UE et ses réformes, alors, l’objectif communautaire aura été rempli.