Il y a des jours où Shane Lambert n’en peut plus de se serrer la ceinture. «La dernière fois qu’on est allé prendre un verre avec Audrey, ma future épouse, c’était juste après Noël. C’est fatigant de toujours devoir faire attention. J’aimerais pouvoir partir en vacances par exemple.» Shane est une victime de la crise irlandaise. S’il a eu la chance de ne pas perdre son emploi – informaticien dans une mairie du sud de Dublin –, son salaire a néanmoins été diminué de 10%. Sa fiancée s’est en revanche retrouvée au chômage, après avoir été licenciée. Ils ont dû déménager à plus d’une heure de trajet de Dublin pour trouver un logement à un prix décent.

Deux précédents non

Et pourtant, Shane va voter oui au Traité européen de stabilité budgétaire signé entre 25 des 27 pays de l’Union européenne. Ce texte, qui renforce les mesures de discipline budgétaire, est soumis à référendum en Irlande ce jeudi. Les derniers sondages indiquent que les Irlandais ne feront pas comme en 2001 et en 2008, quand ils avaient rejeté les traités de Nice et de Lisbonne (avant de les approuver lors de seconds référendums). Le oui domine largement à 57-63%.

Cette probable approbation du traité s’explique en grande partie par le début de redressement de l’Irlande, qui se trouve dans un scénario complètement différent de celui de la Grèce. Cinq ans après le début de la crise, et dix-huit mois après le plan de sauvetage, l’économie s’est stabilisée l’an dernier. Pour la première fois depuis fin 2006, le produit intérieur brut (PIB) a progressé deux trimestres de suite. Certes, la croissance demeure atone (+ 0,7% en 2011) mais cela marque la fin de l’effondrement.

Cette amélioration a cependant un coût. Depuis 2008, les Irlandais sont passés au travers de sept plans d’austérité. Au total, l’ajustement budgétaire atteint 30 milliards de francs, soit 15% du PIB. La bonne nouvelle est que cela semble commencer à fonctionner: le déficit a été sérieusement réduit. Après avoir atteint 32% du PIB en 2010 (chiffre qui comprend le sauvetage des banques), il devrait tourner autour de 8,5% cette année, avec un retour au chiffre magique de 3% prévu pour 2015. Cela vaut à l’Irlande l’approbation trimestrielle de la troïka (Commission européenne, Banque centrale européenne, FMI).

La mauvaise nouvelle est que l’impact social de la crise est violent: le chômage a triplé pour atteindre 14%, les jeunes Irlandais sont obligés d’émigrer pour trouver du travail; les lotissements à moitié vides, suite à l’explosion de la bulle immobilière, se comptent par centaines. Quant à l’austérité, elle se ressent partout: la TVA a augmenté, les salaires des fonctionnaires ont baissé de 10%, les allocations familiales ont été partiellement coupées.

Sentiments partagés

Les Irlandais sont alors partagés entre deux sentiments: rejeter le traité pour dire leur ras-le-bol de l’austérité; l’accepter pour ne pas mettre en danger les efforts de ces dernières années. C’est le second sentiment qui l’emporte actuellement, la peur de rechuter étant trop forte, mais cela explique le ton très sobre de la campagne.

Le premier ministre Enda Kenny ne s’y est pas trompé avec une allocution télévisée solennelle: «Je vous demande de faire un effort supplémentaire», plaide-t-il. Dans son dernier éditorial avant le scrutin, le Irish Times soutient sans plaisir ce qu’il appelle un «traité nécessaire». Même les syndicats, qui mènent pourtant campagne contre l’austérité, n’osent pas appeler à voter non. «Nous reconnaissons que d’être un pays qui a bénéficié d’un plan de sauvetage nous place dans une situation vulnérable si nous rejetons (le traité)», explique David Begg, secrétaire général de l’ICTU, la principale confédération syndicale, qui n’a pas donné de consigne de vote. Si l’Irlande approuve le référendum, ce sera en grinçant des dents.