Comme avec des plaques tectoniques qui se déplacent imperceptiblement mais inexorablement, la politique d’Irlande du Nord a vécu ce samedi 7 mai un tremblement de terre. Pour la première fois depuis la création de la province en 1921, les nationalistes (irlandais catholiques, favorables à l’unification de l’Irlande) ont remporté les élections. Les unionistes (britanniques protestants, loyaux à Londres) ne sont plus à la tête du premier parti du pays.

Appel au référendum

Les élections ont eu lieu jeudi. Depuis, un faux suspense s’était mis en place, le temps d’effectuer le dépouillement de ce complexe vote à choix multiples: les électeurs sont invités à classer les candidats par ordre de préférence, ce qui permet des reports de voix très longs à comptabiliser. Le Sinn Fein a ainsi obtenu 27 sièges à l’Assemblée locale de Stormont, où étaient renouvelés les 90 élus, contre 25 pour son rival, le Democratic Unionist Party (DUP). Quant au parti centriste Alliance, il progresse nettement, avec 17 sièges.

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Le Sinn Fein, qui était autrefois l’aile politique de l’Armée républicaine irlandaise, l’ex-groupe paramilitaire, a fait de sa victoire un tournant historique. «C’est aujourd’hui un moment très important de changement», a proclamé sa numéro 2, Michelle O’Neill, évoquant le début d’une «nouvelle ère.» Mary Lou McDonald, qui dirige le parti, a immédiatement appelé à organiser un référendum de réunification avec la République d’Irlande.

Nous croyons que l’unité irlandaise est le meilleur projet, la plus importante opportunité pour nous tous qui vivons sur cette île. La partition (de l’Irlande) a été désastreuse et a mené au conflit

Pourtant, derrière le tournant symbolique, le résultat de l’élection ne signifie pas que la réunification est imminente. Mary Lou McDonald elle-même ne parle de l’organisation d’un référendum que dans la prochaine décennie, au mieux d’ici cinq ans. Son parti a soigneusement évité de faire campagne sur le sujet, préférant mettre en avant les questions de santé et d’éducation.

Il faut dire que sa victoire est partiellement en trompe-l’œil. Certes, elle vient souligner que la réalité démographique a changé. Alors que les unionistes représentaient les deux tiers de la population dans les années 1960, ils sont désormais la moitié et les nationalistes vont dominer dans les années qui viennent.

Néanmoins, le Sinn Fein n’a guère progressé (+1,1%). Sa victoire vient avant tout de la forte division des unionistes, qui a fait reculer le DUP au profit de deux autres partis unionistes. «Ce résultat est partiellement l’héritage du Brexit», explique John Curtice, politologue à l’Université de Strathclyde.

L’impasse politique

La sortie de l’Union européenne a en effet provoqué la création d’une frontière commerciale entre la Grande-Bretagne et l’Irlande du Nord, c’est-à-dire au sein même du Royaume-Uni. Désormais, les marchandises (pas les passagers) doivent être contrôlées. Pour les unionistes, dont la raison d’être est l’allégeance à Londres, c’est inacceptable.

Or, le DUP a fait campagne pour le Brexit et est au gouvernement nord-irlandais depuis 2006. Il est donc tenu pour responsable de la situation. Ian Paisley Junior, le fils du fondateur du DUP, tente de rejeter la responsabilité sur Bruxelles, jugée trop intransigeante, et sur l’actuel premier ministre britannique: «Boris Johnson nous a trahis.» Les électeurs, eux, n’en sont pas si sûrs et le DUP a perdu près de 7% des votes.

En les additionnant, les trois partis unionistes obtiennent 40,1% des voix, juste devant les trois partis nationalistes (39,6%). Cet équilibre quasiment parfait relativise toute velléité de référendum. «Une voix ou un siège de plus ne change rien à la division [de l’Irlande du Nord], explique Ian Paisley. Pour qu’un référendum soit valable, il faut qu’il existe une majorité écrasante. Sinon, une partie de la population se sentira opprimée.»

Par ailleurs, ce résultat débouche sur une impasse politique immédiate. Depuis la fin des violences, suite à l’accord du Vendredi saint de 1998, unionistes et nationalistes se partagent le pouvoir, avec un premier ministre et un vice-premier ministre issu de chaque camp, chacun ayant le même pouvoir. Faute d’accord de chaque côté, l’exécutif a régulièrement été suspendu ces deux dernières décennies. Depuis février, c’est de nouveau le cas, le DUP refusant de rester au poste de premier ministre tant que la frontière commerciale avec la Grande-Bretagne n’a pas disparu. Aujourd’hui, il reste sur la même position.

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Or, l’UE tient à cette frontière, négociée âprement avec le gouvernement britannique en 2019, qui lui permet de contrôler les marchandises qui rentrent à l’intérieur du marché unique. Très loin d’un possible référendum d’unité de l’Irlande, l’urgence est d’abord de résoudre ce bras de fer et d’espérer mettre en place un gouvernement en Irlande du Nord.

Ces batailles qui n’en finissent pas commencent à lasser une partie de la population, rebutée par l’inflexibilité de chaque camp. L’autre grand vainqueur de ces élections est le parti Alliance, qui se dit ni unioniste, ni nationaliste. Il est devenu le troisième parti du pays. Si les nationalistes ont gagné une grande victoire symbolique avec ces élections, l’Irlande du Nord demeure profondément fracturée.