Sur le papier, difficile d’avoir un bilan économique plus impressionnant. Quand Enda Kenny est devenu premier ministre de l’Irlande en 2011, son pays venait de faire appel à une aide d’urgence du FMI et de l’Union européenne. Cinq ans plus tard, il ne recourt plus à cette assistance et la croissance était de 7% l’an dernier. Dans le même temps, le chômage est passé de presque 15% à moins de 9%, la plus rapide création d’emplois de toute l’Union européenne. Quant au déficit de l’Etat, qui était de 32% en 2010 (y compris le plan de sauvetage des banques), il n’est plus que de 1,5%.

Et pourtant, Enda Kenny est en difficultés avant les élections législatives de ce vendredi. Si les sondages mettent son parti, le Fine Gael, en tête, avec 28 à 30% des voix, c’est un recul de sept points par rapport à son résultat des élections de 2011. Parallèlement, son partenaire de coalition, le parti travailliste, s’est effondré. Monter un nouveau gouvernement dans ces conditions va relever de l’exercice d’équilibriste. Une «grande coalition», sur le modèle allemand, ou une alliance avec les multiples petits partis et candidats indépendants, sera nécessaire.

«On nous rince»

La clé de cet apparent paradoxe peut se trouver dans la manifestation de 20 000 personnes contre la politique d’austérité dans les rues de Dublin samedi dernier. «Une reprise? Je n’en vois absolument pas», peste Anthony Reynolds, un officier militaire à la retraite. Lui vient de Dundalk, une ville à une heure au nord de la capitale irlandaise. Là-bas, le retour à l’emploi est invisible, affirme-t-il. «Ce gouvernement a augmenté 44 impôts. On nous rince jusqu’à la moelle.»

Tony Grant, qui a fait le déplacement depuis le Donegal, une province du nord-ouest, confirme: «Non seulement tous les jeunes ont dû partir à l’étranger pour chercher un emploi, mais maintenant, ça touche même les plus vieux. J’ai un ami d’une soixantaine d’années qui vient de déménager à Londres pour aller chercher du travail».

Après la spectaculaire faillite du système bancaire irlandais en 2008, les gouvernements successifs ont mis en place sept années de politique d’austérité. L’Irlande a réduit les salaires des fonctionnaires, augmenté les impôts, coupé les aides sociales… Dans les entreprises, les salaires ont été gelés, tandis que les prix immobiliers ont baissé de moitié. Les investisseurs étrangers, particulièrement américains, en profitent et reviennent en masse depuis cinq ans. Le pays est redevenu compétitif. «Nous avons réussi notre dévaluation interne au sein de la zone euro, explique Fergal O’Brien, économiste à l’IBEC, le patronat. De 2010 à 2014, le coût du travail a gagné 15% de compétitivité par rapport à l’Allemagne.»

La goutte d’eau de trop

Mais ce qui est bon pour les exportations peine à se traduire dans la réalité quotidienne de la population, et les nerfs sont à vif. La goutte qui a littéralement fait déborder le vase a été le programme pour faire payer l’eau. Celle-ci était jusqu’alors gratuite, assumée par les services de l’Etat. Considérées comme une sorte d’impôt qui ne dit pas son nom, qui plus est payées par tous quels que soient les revenus (malgré quelques exemptions pour les plus pauvres), les factures d’eau ont provoqué la plus grande manifestation de l’histoire moderne de l’Irlande, avec 100 000 personnes dans les rues fin 2014.

Le Sinn Féin, qui se positionne depuis des années comme le porte-parole de la gauche protestataire, en profite le plus. «Les gens ne peuvent toujours pas payer ces factures d’eau, qui sont profondément injustes», lançait Gerry Adams, son président, en marge de la manifestation samedi.

Des efforts payants?

Face à cette colère, le slogan d’Enda Kenny, «continuer la reprise», est très mal passé. Pourtant, le premier ministre irlandais persiste et signe. «Quand j’ai été élu, nous étions une nation profondément blessée, financièrement et psychologiquement, expliquait-il lors d’un meeting électoral dimanche. La blessure commence à cicatriser.» A l’écouter, si les efforts ont été douloureux, ils paient.

En marge du meeting du Fine Gael, Michael Noonan, le ministre de l’Economie, regrette que les Irlandais aient la mémoire courte. «Quand nous sommes arrivés au pouvoir, nous dépendions de l’aide du FMI et de l’argent de la France et de l’Allemagne. Mais c’est vrai, la reprise n’a commencé qu’il y a deux ans. Le travail n’est pas fini.» Les Irlandais diront vendredi si l’explication les convainc.


Le pari du Sinn Féin de réunifier politiquement l’Irlande

La paix signée en 1998 en Irlande du Nord reposait sur un pari clé du Sinn Féin, l’aile politique du groupe paramilitaire IRA: réussir la réunification de l’île par la politique. La première étape a été d’accepter de partager le pouvoir en Irlande du Nord. Martin McGuiness, le numéro 2 du Sinn Féin, y est vice-premier ministre depuis 2007.

La deuxième étape a été de construire une présence politique en République d’Irlande. Pendant longtemps, les Irlandais ne voulaient pas de ce parti, qui avait «du sang sur les mains» à cause de son implication dans les «troubles» de 1969 à 1998. Mais la crise économique a changé cet équilibre. Le Sinn Féin a habilement su se positionner comme le seul parti contre l’austérité. Progressivement, cela paie. Ses résultats aux élections législatives sont passés de 6% en 2007, à 10% en 2011, à 15-17% cette année selon les sondages. Gerry Adams, son président, est député en Irlande. Mais de plus en plus de voix se font entendre pour qu’il démissionne de son poste et laisse la place à une nouvelle génération, qui n’a pas été impliquée dans les «troubles». Avec l’espoir de se retrouver au pouvoir des deux côtés de la frontière d’ici cinq ans.