Terrorisme 

Islam et délinquance, l’explosion française

Arrêté pour détention d’armes, condamné pour trafic de stupéfiants, fiché S comme individu radicalisé: le terroriste de Trèbes, Redouane Lakdim, incarnait l’explosive combinaison de l’islam salafiste violent et de la délinquance

Mohammed Merah, les frères Kouachi, Amedy Coulibaly, Larossi Abballa, Mohamed Lahouaiej Bouhlel, Karim Cheurfi et maintenant Redouane Lakdim… Tous ces terroristes tués par les forces de l’ordre françaises après avoir mené, seuls, un attentat surprise meurtrier, étaient connus de la police. Tous avaient un pedigree identique de délinquant.

Absence initiale de pratique religieuse, propension à la violence, goût pour les armes, trafics de stupéfiants et passages par la prison… Autant de parcours qui, à la lumière de la prise d’otages survenue à Trèbes (Aude) le 23 mars, disent une forme d’impasse française face à ce que les experts nomment «l’islamo-délinquance» ou «l’islamo-ganstérisme». «Ce concept est bien sûr réducteur, nuance le criminologue Alain Bauer, auteur des Guetteurs (Ed. Odile Jacob). Mais il souligne deux réalités: celle des vecteurs de la radicalisation salafiste «à domicile», et celle de la persistance de la menace terroriste. Empêcher un jeune de rejoindre Daech en Syrie ne l’empêche pas d’agir en France. Au contraire…»

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Cette réalité, beaucoup l’estiment cachée voire masquée par des pouvoirs publics désireux de ne pas stigmatiser la communauté musulmane, même si un tiers des fichés S radicalisés sont des convertis. Mercredi, devant les Invalides, au milieu des Parisiens venus rendre hommage au colonel de gendarmerie Arnaud Beltrame, cette critique fusait. André R., retraité, a enseigné dans les lycées du Val-de-Marne, le département le plus touché de France par la radicalisation (42 cas pour 100 000 habitants) après la Seine-Saint-Denis (56 cas): «J’ai enseigné au Lycée Saint-Exupéry, qui borde une cité, explique-t-il. Je l’ai vu se dégrader. Et j’ai vu la loi du silence s’installer. J’ai reçu des policiers venus m’interroger sur un ancien élève devenu dealer, puis djihadiste. Mais les flics préféraient taire l’info.»

La criminalité marque la rupture qui, ensuite, est exploitée par ceux qui les endoctrinent. En direct ou via internet

André regarde passer le cortège d’Emmanuel Macron. Le cercueil du gendarme tué après avoir pris la place d’une otage vient d’être déposé dans la cour des Invalides recouvert du drapeau tricolore. «On veut rarement mourir sous les balles des policiers sans être passé par la case criminalité, expliquait au Figaro l’ex-policier Amaury de Hauteclocque, qui commanda l’assaut du Raid sur l’appartement toulousain où s’était retranché Mohammed Merah en mars 2012. Même s’ils vivent parfois avec leur famille, ces jeunes sont hors la loi. La criminalité marque la rupture qui, ensuite, est exploitée par ceux qui les endoctrinent. En direct ou via internet.»

Revenus, réseau et «modèles» historiques

La délinquance n’est pas qu’un déraillement personnel. Elle est intégrée dans le parcours de ces apprentis djihadistes, car elle procure revenus, réseau, mais aussi «modèles» historiques. Alain Bauer insiste toujours, dans ses exposés sur le terrorisme en France, sur le parcours du lyonnais Khaled Kelkal, tué par la police en septembre 1995 après une série d’attentats à Paris. C’est en prison que ce petit caïd apprend l’arabe, découvre l’islam, se fanatise et se fait recruter par le Groupe islamique armé (GIA) algérien, lointain prédécesseur de Daech.

La délinquance est l’école anti-flics par excellence. On apprend dans les gangs et en prison comment leurrer la police

«Kelkal est le prototype du djihadiste. Il avait grandi à Villeurbanne. Il est passé sous la coupe de son frère aîné, radicalisé en détention», explique Bauer. On pense au parcours similaire de Mohammed Merah, dont le frère aîné Abdelkader a été condamné à 20 ans d’incarcération en novembre 2017: «La délinquance est l’école anti-flics par excellence, complète l’ancien policier Paul-Louis Voger. On apprend dans les gangs et en prison comment leurrer la police. On connaît les guetteurs des quartiers qui vous préviennent des descentes.»

La riposte est-elle à la hauteur? Mercredi, dans le public massé pour suivre l’hommage d’Emmanuel Macron aux forces de l’ordre, presque tous répondaient non. «Même lorsque les policiers interviennent à temps, les juges sont coincés. Comment distinguer un dealer salafiste violent d’un autre dealer?» se désole une dame originaire du Sud-Ouest. L’idée d’une rétention administrative pour fichés S, défendue par Nicolas Sarkozy, est applaudie. Un manifestant sort de sa poche un journal et le pointe du doigt.

Redouane Lakdim, le preneur d’otages de Trèbes, né en 1992, avait été condamné une première fois en 2011, puis incarcéré en 2015. Il était fiché S depuis 2014 et il venait de recevoir, début mars, une lettre de convocation de la police. Un courrier resté sans réponse. Tout comme cela avait été le cas pour le récidiviste Karim Cheurfi, tueur du policier Xavier Jugelé en avril 2017 sur les Champs-Elysées. Sur les pavés de l’esplanade des Invalides, la sonnerie aux morts résonnait, hier, comme un bien douloureux rappel.


«La criminalité sert d’école aux djihadistes»

Paul-Louis Voger est un ancien agent des services du renseignement intérieur français. Il raconte sa propre plongée dans «l’islamo-délinquance»

Difficile, pour Paul-Louis Voger, de ne pas voir dans la prise d’otages de Trèbes la confirmation de ses analyses sur les failles de l’anti-terrorisme français. L’auteur de Je ne pouvais rien dire (Ed. Archipel) revient, pour Le Temps, sur son expérience et les leçons tirées de sa longue carrière policière.

Le Temps: Pourquoi les djihadistes ont-ils, si souvent, un passé délinquant?

Paul-Louis Voger: La fréquentation de criminels, la participation à un gang, le passage par la case prison… tout cela endurcit les individus. Ces jeunes sont rompus à la clandestinité. Ils savent se procurer des faux papiers. Ils changent souvent les puces de leurs téléphones pour échapper aux écoutes. Ils savent déjouer la surveillance policière. La criminalité est un terreau parfait pour l’islamisme combattant et terroriste. Je ne dis pas que tous les terroristes sont d’ex-délinquants. Il ne faut surtout pas généraliser. La délinquance n’est pas une matrice. C’est une tendance lourde. La criminalité, comme le djihadisme, exige l’action souterraine. Elle sert d’école.

Les mentors des terroristes ne sont pas toujours, eux, des criminels…

Quand on regarde de près, beaucoup de ces recruteurs ou gourous ont aussi, dans le passé, versé dans la criminalité. Et lorsqu’ils passent à l’acte en endoctrinant des jeunes, ils deviennent des criminels patentés et ils en utilisent les méthodes. Je pense à Djamel Beghal, «l’émir» algérien, à qui les frères Kouachi et Amedy Coulibaly ont rendu visite lorsqu’il était en résidence surveillée en Auvergne. J’ai participé à l’interpellation de Beghal (emprisonné depuis 2010). Sa forte personnalité, son charisme étaient incontestables. Il mariait même les apprentis djihadistes, leur donnant en quelque sorte l’extrême-onction.

Le terroriste de Trèbes, Redouane Lakdim, avait, semble-t-il, reçu une convocation policière par la poste. Etes-vous surpris?

Je ne connais pas les détails de cette convocation. Il me semble juste qu’on se trouve là devant une sérieuse erreur d’appréciation. La convocation par courrier peut se comprendre pour les individus jugés peu dangereux, et encore, pour un rendez-vous immédiat, pas un rendez-vous fixé dans plusieurs jours. La bonne manière de faire avec des fichés S, selon moi, est d’aller les «tamponner» sur place.

On leur passe un coup de fil. Et puis on les rencontre vite après l’appel, dans un café, au kebab, pour bien montrer notre présence et notre surveillance. On évalue aussi s’ils peuvent servir de source. Plus la personne fait partie du «haut du panier» des fichés S, plus la proximité physique est importante. On sait tous que ces délinquants ne répondent pas aux courriers. Ce qui s’est réellement passé à Trèbes doit être éclairci.


REPÈRES

Environ 16 000 Français et résidents en France sont fichés «S», pour «sûreté de l’Etat». Ces fiches sont répertoriées au FSPRT, le Fichier des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste, créé en 2015.

Femmes et convertis

En 2016, 27% de femmes figuraient parmi les fichés S. 35% étaient des convertis à l’islam et 17% étaient mineurs. Les services de renseignement affirment «mettre à jour régulièrement» 70% des dossiers.

Filières

Plusieurs filières salafistes démantelées en France par la police étaient composées d’anciens délinquants, souvent passés par la prison. On peut en citer trois principales: celle de Cannes-Torcy (impliquée dans un attentat commis à Sarcelles en septembre 2012, jugée en juin 2017), celle de Strasbourg (jugée en juillet 2016) et celle de Toulouse (démantelée en octobre 2014, jugée en février 2017).

A lire pour mieux comprendre:

«Mon enfant se radicalise» de Vincent de Gaulejac et Isabelle Serret (Ed. Odile Jacob)

«Le nouveau Jihad en Occident» de Farhad Kosrokhavar (Ed. Robert Laffont)

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