Etat islamique: l’impossible riposte militaire

Terrorisme Barack Obama convoque une réunion internationale

Le but: dépasser une approche militaire qui montre de sérieuses limites

De Paris à Bagdad, de Tripoli à Copenhague, d’Amman à Tokyo, l’obsession est devenue la même: comment combattre ce mouvement islamiste qui se fait appeler «Etat islamique» (ou Daech, selon l’acronyme dépréciatif en arabe)? Un mouvement qui n’a pas les attributs d’un Etat mais qui est devenu bien davantage qu’un simple groupe terroriste.

A Washington, le président Barack Obama réunit pendant trois jours les représentants d’une soixantaine de pays pour tenter d’élaborer une sorte de stratégie commune face à cette menace. La preuve qu’elle est prise au sérieux, mais aussi, d’entrée, un aveu de faiblesse partagée: en lançant les invitations, la Maison-Blanche s’est refusée à identifier nommément cet ennemi commun: manière de ne pas offrir un surplus de reconnaissance à cette entité, et de ne pas offusquer les Etats musulmans en faisant figurer explicitement l’adjectif «islamique».

L’idée de cette réunion? «Discréditer les extrémistes» en luttant contre les racines qui permettent la propagation de leurs «idéologies haineuses», devait dire mercredi Barack Obama, fidèle à l’ordre du jour du sommet, qui réclame aux participants de trouver des réponses allant «au-delà du niveau militaire et de la force», pour reprendre les mots du vice-président Joe Biden.

Les Etats-Unis ont beau jeu de prôner ces solutions «alternatives». En Irak et en Syrie, le foyer principal de l’Etat islamique, quelque 16 000 raids aériens ont été entrepris en six mois contre les positions du mouvement islamiste par la coalition internationale menée par les Etats-Unis. Le résultat, aux yeux des experts militaires, n’est pas très encourageant: les combattants de l’EI auraient perdu grosso modo… 1% du territoire qu’ils contrôlaient dans ces deux pays. Certes, la prise de la petite ville de Kobané, à la frontière avec la Turquie, a été perçue comme une importante victoire. Transformée en champ de ruines, elle a cependant été arrachée avant tout par les peshmergas kurdes, qui se battent au sol contre les intégristes.

L’ambivalence de l’Irak, dans cette lutte contre l’ennemi commun, dit à elle seule l’impossibilité d’une victoire militaire. Perçus comme les défenseurs des seuls chiites, alliés à l’Iran, le gouvernement de Bagdad et les milices chiites qu’il soutient peuvent difficilement être vus comme les éventuels «libérateurs» de la population sunnite livrée aux agissements de l’Etat islamique.

Bien au contraire: toute avancée sur le terrain de «l’allié» irakien ne fait que jeter encore davantage des centaines de milliers de sunnites irakiens dans les bras du «califat» établi par Abou Bakr el-Baghdadi. Il y a peu encore, les bombardements indiscriminés de l’armée irakienne sur des régions sunnites provoquaient la panique, et souvent la fuite, de centaines de milliers d’Irakiens sunnites. Les témoignages abondent de sunnites modérés qui se disent prêts aujourd’hui à s’accommoder de la barbarie des fantassins de l’Etat islamique tant que ceux-ci leur assurent un semblant de sécurité et de protection.

Parallèlement à la réunion de Washington, les Etats-Unis ont dévoilé mardi leur intention de fournir davantage d’aide et d’entraînement militaire à l’opposition syrienne, non seulement en Jordanie, mais aussi en Turquie. Ce que Washington a refusé jusqu’ici à la rébellion dans son combat contre le régime de Bachar el-Assad est ainsi accordé au nom de la lutte contre l’Etat islamique, devenue la priorité numéro un. L’objectif est ainsi d’entraîner quelque 3000 combattants en Syrie d’ici à la fin de l’année, avec un espoir: qu’ils puissent représenter, en Syrie, l’équivalent des forces kurdes qui combattent les extrémistes en Irak.

Pour les Etats-Unis, le point d’équilibre est instable: que les opposants ainsi formés s’en prennent à l’armée syrienne, loyale à Bachar el-Assad, et c’est tout le château de cartes qui s’effondre. La Syrie d’Assad est en effet alliée à l’Iran et donc, ipso facto, à Bagdad. En ce qui concerne la lutte contre l’Etat islamique, tous ces acteurs sont du même côté…

«Eh oui! Le monde multipolaire est devenu particulièrement compliqué. Et, en formant des alliances, il faut dorénavant s’en tenir à certains aspects particuliers en écartant les autres», sourit une source diplomatique à Genève, qui suit de près ce spectacle mouvant.

Armer les rebelles syriens qui s’en prendront à l’Etat islamique, c’est courir le même risque qu’en Irak: provoquer un élan en faveur de Daech de la part des centaines de milliers de Syriens qui sont aujourd’hui prisonniers de ses griffes mais qui risquent désormais d’être pris pour cible par les combattants pro-américains.

Alors que l’exécution de 21 Egyptiens coptes par l’Etat islamique dans l’est libyen montre que le conflit risque rapidement de s’étendre à la Libye, un problème similaire se pose. Avant tout pour des questions de reconnaissance internationale, l’Egypte du maréchal Abdel Fattah al-Sissi fait des pieds et des mains pour être admise au sein de la coalition internationale qui combat les extrémistes de Daech. Une intervention militaire internationale semble pour l’instant exclue en Libye. Faut-il laisser l’Egypte prendre seule les devants?

«Nous devons être réalistes», la lutte contre l’Etat islamique «est un investissement à long terme», disait un responsable américain, selon l’AFP, en préambule à la réunion de Washington. A la condition que, sur le terrain, la guerre contre les intégristes ne ruine pas immédiatement cet effort au long cours.

L’ambivalence de l’Irak dit à elle seule l’impossibilité d’une victoire militaire