Brutalement, jeudi après-midi, le président indonésien Abdurrahman Wahid a semblé se retrouver dans la position du chef d'Etat assiégé dans son palais présidentiel par une foule d'étudiants réclamant sa démission. Mais les quelque 10 000 étudiants qui étaient venus du parlement pour hurler des slogans et brandir leurs bannières devant les grilles du palais Merdeka se sont heurtés à 400 policiers et soldats armés de bâtons et de lance-grenades lacrymogènes, appuyés par des automitrailleuses. Au bout de trente minutes, la combativité s'émoussait et la manifestation se dispersait sans violences.

Le président Wahid a obtenu un nouveau répit. Mais immanquablement, l'étau continue à se resserrer autour de cet intellectuel musulman de 60 ans à demi aveugle. Dans la journée, le parlement a accepté à une quasi-unanimité un rapport d'une commission affirmant que Wahid avait joué un rôle dans deux scandales financiers. Dans le premier – dit «Buloggate» – le masseur personnel de Wahid s'est prévalu du président pour obtenir 3,7 millions de dollars (5,9 millions de francs) de l'agence nationale de distribution alimentaire (Bulog). Dans le cas du «Bruneigate», Wahid est accusé d'avoir «évité les procédures légales» pour utiliser une somme de deux millions de dollars (3,2 millions de francs), don du sultan Hassanal Bolkiah de Brunei.

Sanction du parlement

Le vote du parlement est significatif, car la condamnation de l'attitude du président ne se limite pas cette fois-ci à ses opposants traditionnels, les partis musulmans conservateurs. Le Parti démocratique indonésien en lutte (PDI-P) mené par la vice-présidente Megawati Sukarnoputri (qui contrôle un tiers des 500 sièges) ainsi que la faction militaire de l'assemblée (38 sièges) se sont joints au vote de protestation. Il ne faut pas pour autant en conclure que Megawati ou l'armée, qui reste un acteur dominant du jeu politique, retirent leur soutien au président. Mais l'avertissement est clair. «Le PDI-P en a assez du one-man show de Wahid», constate l'universitaire Hendro Prasertyo.

Pendant que le vote se déroulait au sein du parlement, un face -à-face tendu opposait à l'extérieur 15 000 étudiants à environ un millier de «banser», les membres de la milice de sécurité du Nahdlatul Ulama, le mouvement musulman dirigé par Abdurrahman Wahid jusqu'en 98. Ces étudiants ne sont pas les mêmes que ceux qui étaient descendus dans les rues il y a trois ans pour réclamer la chute de Suharto. «Ils sont complètement différents. Ce sont des nouveaux acteurs. Ils ont les partis islamiques derrière eux», explique un observateur à Djakarta. Les manifestations de ces derniers jours ont été organisées par l'Association des étudiants islamiques (HMI), le Parti de la justice (un parti musulman fondamentaliste) et l'Association des étudiants de la Muhammadiyah (l'autre grand mouvement musulman de l'archipel dirigé jusqu'en 98 par Amien Rais, l'actuel président de l'Assemblée consultative populaire). Ces bouffées de colère estudiantines sont donc moins spontanées qu'elles en ont l'air; elles sont un bon moyen de régler les comptes politiques.

Dans l'immédiat, la tension devrait retomber, les étudiants venus de province ayant décidé de regagner leur campus dès ce week-end. Vendredi, le parlement devrait adopter une motion de censure à l'encontre du président Wahid, première étape d'une longue procédure de destitution qui peut durer entre trois et cinq mois. A moins, bien sûr, que la «pression de la rue» ne force le cours des événements.