Les véhicules tout-terrain aux vitres fumées, sans plaque d'immatriculation, arrivent discrètement, tous phares éteints. Un Américain en sort, vêtu à l'afghane, longue barbe mal taillée, solidement armé. Il fait ouvrir le portail métallique du camp de la NDS (Direction nationale de la sécurité, le principal service de renseignement afghan), situé à deux pas de l'aéroport international de Kaboul, au bout d'une ruelle en terre. Onze heures du soir dans la capitale afghane. A cette heure-là, les rues sont désertes. Les militaires afghans referment vivement les portes de l'un des cinq centres de détention clandestins mis à la disposition de la CIA (la Centrale de renseignements américaine) dans la ville.

Derrière le long mur défoncé qui fait face à d'anciens chars de l'époque soviétique, des cachots secrets abritent des dizaines de détenus afghans et étrangers. La plupart sont là depuis 2002 sans aucun statut légal. Ils n'ont pas d'existence juridique et sont incarcérés en violation de toutes les conventions internationales. Issus du mouvement taliban ou des réseaux Al-Qaida, ils sont supposés détenir des informations sur de hauts responsables comme Oussama ben Laden ou le mollah Omar.

Selon des membres de la NDS, certains d'entre eux seraient liés à l'assassinat du journaliste américain Daniel Pearl en février 2002. Les étrangers sont originaires des pays du Proche et du Moyen-Orient ainsi que du Maghreb. Des Pakistanais y sont parfois emprisonnés provisoirement. Ils sont tenus à la disposition des agents de la centrale de renseignement américaine, qui procède à des interrogatoires sur place.

Les détenus changent régulièrement de lieu et rejoignent notamment l'un des anciens centres d'interrogatoire du KGB, dont les sous-sols abritent encore des cachots de sinistre réputation. «Aucun prisonnier ne peut s'en échapper», témoigne un ancien détenu en repassant devant les hauts murs du camp, qui jouxte l'ambassade d'Iran, dans le centre-ville. «Les personnels américains qui opèrent dans ces centres ne portent pas d'uniforme militaire. Ils sont en civils et la plupart sont vêtus à l'afghane. Ils circulent à bord de voitures banalisées», confie, sous le couvert de l'anonymat un membre de la NDS. Gérés au quotidien par des Afghans triés sur le volet, et qui procèdent à de nombreux interrogatoires, les détenus sont en fait sous la responsabilité directe des membres de la CIA. «Les interrogatoires sont souvent brutaux. Les officiers chargés d'obtenir des informations appliquent tous les consignes des services secrets américains. Lorsqu'on leur dit d'être violents, ils sont violents», poursuit-il.

L'un des centres se trouverait dans le quartier général de la NDS, juste derrière l'ambassade des Etats-Unis et le quartier général de l'ISAF, la force internationale qui a pour mandat de sécuriser Kaboul. Les bâtiments viennent d'être rénovés et les bureaux sont flambant neufs. Là, se trouveraient des cachots pour les plus récalcitrants. Les hauts responsables de la NDS y reçoivent souvent les chargés du renseignement de l'ISAF, qui disent ignorer la présence des détenus de la CIA.

Retranchés dans l'ancien Hôtel Ariana, désormais intégré à l'immense camp fortifié du président Hamid Karzaï, dans le centre-ville, les agents américains ne font aucun commentaire. L'ambassade des Etats-Unis et les GI affirment ne rien savoir sur ces cachots clandestins. «Tout ce qui concerne le travail de la CIA en Afghanistan est classé confidentiel. Il ne faut pas mettre son nez dedans», avançait la semaine dernière sur un ton menaçant, un membre de l'ambassade.

Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) se dit «préoccupé» par l'existence d'endroits secrets, et milite auprès de Washington pour que les personnes capturées dans le contexte afghan lui soient immédiatement déclarées et qu'elles soient transférées le plus tôt possible sur des sites adéquats.

Dans un rapport rendu public jeudi, l'organisation de défense des droits de l'homme Human Right First affirme que les Etats-Unis détiennent des suspects dans une quinzaine de centres de détention clandestins à travers le monde, dont sept en Afghanistan. La CIA disposerait d'autres centres de détentions clandestins ailleurs en Afghanistan, notamment sur la frontière avec le Pakistan.