Accroupi au sol, Ismael Abdel Hamid fait fièrement l’inventaire des cartons qui s’entassent à l’entrée de son magasin de téléphones portables. «Bouteilles d’eau, jus de fruits, pain, fromage… Ce sont les donations du quartier pour le sit-in des pro-Morsi devant la mosquée de Rabaa al-Adawiya, à Nasr City. Il y en a tellement que je vais devoir louer un minibus pour les transporter… L’armée pensait affaiblir les islamistes. En fait, elle les a ressoudés», ironise-t-il.

Nichée au cœur de la bourgade de Toukh, à une quarantaine de kilomètres du Caire, la boutique d’Ismael Abdel Hamid est aussi méconnaissable que ce membre du parti salafiste Al-Nour et ex-opposant à l’ancien président issu des Frères musulmans. «En un an, Morsi n’en a fait qu’à sa tête, en roulant pour la Confrérie au lieu de relancer l’économie du pays. J’étais un des premiers à le critiquer en demandant une élection anticipée. Mais de là à le renverser par un coup militaire, c’est inacceptable!» avance le barbu de 35 ans en tee-shirt et blue-jeans, en affichant son entière solidarité envers les partisans du président déchu.

Opprimés sous Moubarak et dépourvus de vitrine politique, une myriade de partis islamistes ont vu le jour après la révolution de janvier-février 2011. Depuis leur percée aux législatives de 2012 – près de 70% des voix toutes factions confondues –, puis la victoire d’un Frère musulman à la présidence, une véritable lutte d’influence opposait le Parti liberté et justice, la branche politique de la Confrérie, et ses adversaires d’Al-Nour, partisans d’un islam plus dogmatique. Mais le 3 juillet, ces derniers ont créé la surprise, y compris chez leurs plus fidèles partisans, en prenant fait et cause pour la destitution de Morsi par l’armée.

«En allumant mon téléviseur, je suis tombé des nues. Lors de son annonce, le général Abdel Fattah al-Sissi était encadré de plusieurs personnalités: le cheikh d’Al-Azhar, le pape des coptes, le libéral ElBaradei… mais aussi Galal Morra, le secrétaire général d’Al-Nour! Tendre la main à l’armée et aux laïcs contre les Frères, une vraie trahison!» enrage Ismael Abdel Hamid.

Ses propos, partagés par de nombreux adhérents d’Al-Nour, font écho à ceux d’autres organisations islamistes dont les membres gonflent les rangs de «l’Alliance anti-coup» qui campe jour et nuit aux abords de la mosquée de Rabaa al-Adawiya en demandant le retour du «président légitime». Parmi eux, les supporters de la Gamaa Islamiya, un ex-groupe radical armé, mais aussi d’anciens Frères, qui affichent ouvertement leur crainte d’un retour en arrière.

«Un fantôme dangereux»

«Je ne peux pas rester les bras croisés et me taire en assistant à la réinstauration du régime de Moubarak. C’est ce qui est en train de se produire: la réapparition d’un vieux fantôme particulièrement dangereux», souffle Ibrahim Zafarani. D’après cet ex-cacique de la Confrérie, l’armée est allée trop loin en arrêtant le président et ses acolytes, détenus dans un lieu gardé secret, en gelant plusieurs comptes bancaires et en fermant les télévisions qui leur étaient proches.

«Couper les têtes»

Pour les défenseurs du coup de force militaire, ces mesures visent à «couper les têtes» du plus grand parti islamiste pour le contraindre à négocier. Mais selon de nombreux experts, elles s’avèrent contre-productives. «En fait, aux yeux de la plupart des islamistes, y compris ceux qui s’opposaient à Morsi, l’armée reste une institution laïque. Pour eux, le choix est donc clair: celui d’un parti religieux, même s’il diffère de leurs idées, contre une structure qu’ils perçoivent comme trop libérale et répressive», remarque le politologue Emad Chahine, en évoquant la mort, début juillet, d’une cinquantaine de pro-Morsi, sous les balles des soldats qui protégeaient les locaux de la Garde républicaine, à Nasr City.

Depuis cet incident, même les leaders d’Al-Nour ont commencé à revoir leur position, en «suspendant» leur participation au processus de transition. Aucun des membres du parti salafiste ne figure ainsi au sein du gouvernement intérimaire. Ce jeudi, Al-Nour est même allé jusqu’à dénoncer ouvertement l’appel du général Sissi à manifester pour lui «donner mandat» de lutter «contre le terrorisme». «Ce mandat réclamé par un leader non élu est illégal. C’est la porte ouverte à la guerre civile», s’insurge Bassam Zarqa, un de ses représentants, en rompant avec son habituel pragmatisme.

La tête dans les cartons, Ismael le vendeur de téléphones cellulaires n’en est que plus déterminé. «Vendredi, j’irai faire ma livraison aux pro-Morsi. Je n’ai pas peur des menaces de l’armée. Dieu est grand! Il nous protège», dit-il.