Le quotidien populaire israélien Yedioth Aharonoth (le plus vendu du pays) jette un pavé dans la mare en publiant à partir de ce vendredi des révélations sur le comportement trouble de soldats de Tsahal (l'armée) déployés en Cisjordanie. Preuves photographiques et témoignages enregistrés à l'appui, ce dossier révèle que les jeunes conscrits se livrent à des exactions sur le corps de Palestiniens tués au combat ou pulvérisé à la suite d'un attentat-suicide devant un barrage.

Certains d'entre eux se font filmer alors qu'ils jouent avec des lambeaux humains tandis que d'autres prennent, devant l'objectif, des postures avantageuses à côté de cadavres. Pour étayer ses affirmations, le Yedioth Aharonoth publie aujourd'hui certaines des photos en sa possession, mais pas les plus sordides, où l'on voit, par exemple, un soldat jouer avec la tête d'un mort dans la bouche duquel il avait introduit une cigarette allumée.

Un phénomène isolé? A priori non et c'est ce qui provoque l'émoi des éditorialistes ainsi que d'une partie de l'opinion israélienne fort peu informée de ce qui se passe réellement dans les Territoires. Certes, depuis le déclenchement de l'Intifada, quelques conscrits ont été condamnés pour avoir – à Hébron, notamment – joué les fiers-à-bras à côté de morts et de blessés dégoulinant de sang. Cette fois, l'affaire semble cependant beaucoup plus grave puisqu'elle touche une série d'unités combattantes (dont une formée de volontaires ultra-orthodoxes) au sein desquelles les photos et les vidéos macabres donnent lieu à un commerce. Cela, avec l'assentiment des officiers qui font semblant de pas savoir que leurs soldats composent des albums avec les vues litigieuses.

Embarrassé, le porte-parole de Tsahal a refusé de s'exprimer sur le sujet devant les radiotélévisions de l'état-major qui le sollicitent depuis jeudi matin. En revanche, il a publié un communiqué laconique affirmant «condamner fermement ces faits graves s'ils sont avérés», promettant qu'une enquête serait ouverte. Sans doute par la Matzakh, la police militaire.

Convoqué le 7 août dernier par la Commission de la justice de la Knesset, l'avocat général près du Parquet militaire, Menachem Finkelstein, avait révélé qu'entre le déclenchement de l'Intifada (octobre 2000) et juin 2004, la Matzakh a ouvert 561 dossiers relatifs à des violations du code éthique de Tsahal (vols, mauvais traitements) commis par des soldats contre des Palestiniens. Ces enquêtes ont débouché sur 80 inculpations presque toutes suivies d'une condamnation. Le professeur de droit à l'Université de Jérusalem Emmanuel Gross (un ancien du Parquet militaire) a alors contesté ces chiffres en affirmant que «bon nombre de faits délictueux sont couverts par la hiérarchie» et que «la plupart des Palestiniens préfèrent ne pas déposer plainte pour éviter les ennuis». Dans la foulée, il a également attiré l'attention du public sur la «perte des valeurs morales» d'une partie de la troupe.

Ce sont pourtant des soldats dégoûtés par les pratiques de leurs camarades qui ont alerté le Yedioth Aharonoth et qui lui ont transmis des photos achetées 50 centimes d'euro pièce au cours d'une «foire aux horreurs». En octobre dernier, mais dans la bande de Gaza cette fois, d'autres combattants avaient également dénoncé à la presse de l'Etat hébreu les agissements de leur commandant qui venait d'assassiner de sang-froid une adolescente palestinienne de 21 balles dans la tête et dans la poitrine. Malgré le soutien du chef de l'état-major qui croyait aux protestations d'innocence de son subordonné, ce commandant a fait l'objet d'une enquête express de la police militaire. Suspendu, il sera inculpé pour «usage illégal de son arme» au début de la semaine. Quant aux investigations sur les photos macabres, elles devraient également débuter dans quelques jours. Elles seront d'ailleurs accompagnées dès dimanche d'une série d'interpellations à la Knesset émanant de députés de l'opposition.