Samedi, près de 600 000 Israéliens ont rejoint une manifestation en direct sur Facebook, confinement oblige. A la tribune virtuelle, d’anciens chefs des services de renseignement, un ex-juge de la Cour suprême et d’autres personnalités ont exigé que la Knesset, le parlement, retourne siéger. La raison: le gouvernement élargit ses pouvoirs sans contrôle des députés depuis quelques jours au nom de l’urgence dictée par le coronavirus.

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Or, depuis plus d’un an, après deux élections manquées, le cabinet dirigé par Benyamin Netanyahou gouverne le pays sans majorité, par intérim. Le troisième et dernier scrutin, qui s’est tenu il y a trois semaines, laisse entrevoir une mince victoire pour son rival, l’ancien chef de l’armée Benny Gantz, chargé de réunir une nouvelle coalition d’ici à mi-avril. Sauf qu’en coulisse, le premier ministre manœuvre pour conserver son poste, qui le protège contre ses mises en examen pour corruption et fraude.

Un procès ajourné 

Depuis le début de la crise du coronavirus, le chef du gouvernement multiplie les apparitions, allant jusqu’à expliquer à ses compatriotes comment se moucher. Le pays compte plus de 900 personnes infectées par le coronavirus et a comptabilisé son premier décès ce week-end. «Les temps difficiles exigent des mesures difficiles», s’est justifié le premier ministre.

La première a été annoncée la semaine dernière, dès la sortie de shabbat, le jour de repos chômé chez les juifs: les tribunaux ont été mis au chômage partiel, afin de limiter la propagation de l’épidémie. Le procès de Benyamin Netanyahou, qui devait s’ouvrir mardi dernier, a été ajourné. Le premier ministre échappe ainsi momentanément à l’humiliation de se retrouver sur le banc des accusés, devant toutes les caméras du pays.

Deux jours plus tard, en pleine nuit, le gouvernement a approuvé une autre mesure. Les services de renseignement ont été autorisés à traquer les patients testés positifs au coronavirus via la géolocalisation de leurs smartphones, afin d’identifier ceux qui ont croisé leurs routes pendant la période d’incubation. Plusieurs centaines d’Israéliens ont déjà reçu le SMS de rigueur: «Vous avez été en contact avec une personne infectée au coronavirus. Vous devez vous mettre immédiatement en quarantaine.»

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Surveillance de masse 

La surveillance de masse des citoyens et, donc, «certains des agissements dénoncés par Edward Snowden lors du scandale des écoutes de la NSA sont permis par la loi en Israël» depuis 2002, remarque Avner Pinchuk, avocat pour l’Association des droits civils en Israël (ACRI). «Cet écrasant pouvoir des services de sécurité était jusqu’alors limité aux missions concernant la sécurité nationale», mais cette fois-ci, le gouvernement l’a étendu à une affaire civile, sans consulter le seul organe démocratiquement élu, la Knesset.

Son association, avec le soutien d’une ONG et de parlementaires arabes israéliens, a saisi la Cour suprême. Cette dernière a statué jeudi que la surveillance pouvait se poursuivre si, d’ici à mardi, elle avait reçu l’aval du parlement.

Mais, entre-temps, nouveau rebondissement: le président de la Knesset, un proche de Benyamin Netanyahou, a suspendu les sessions parlementaires jusqu’à aujourd’hui. Une décision vivement dénoncée, qui «affaiblit la démocratie», s’est insurgé le président israélien.

Se cacher derrière le coronavirus, «c’est ridicule», juge Gideon Rahat, professeur de sciences politiques à l’Université hébraïque de Jérusalem et chercheur au Israel Democracy Institute. «Ils pouvaient tout à fait utiliser des moyens de visioconférence pour les réunions.» L’homme accuse certains d’«instrumentaliser la conjoncture pour s’arroger du pouvoir ou du moins retarder les décisions démocratiques qui ne leur simplifient pas la vie».

La nouvelle Knesset, qui a prêté serment lundi dernier, doit élire son président et pourrait ainsi faire passer une loi empêchant Benyamin Netanyahou de rester à son poste du fait de ses ennuis judiciaires. «C’est une crise sans précédent, souligne Maître Pinchuk. J’espère que cette semaine, tout sera résolu, d’une manière constructive.» Avec, en premier lieu, le retour du parlement pour contrôler les décisions du gouvernement.