«S’il faut de la violence pour nous faire entendre, il y aura de la violence. On se couchera sous les bulldozers.» A 10 kilomètres au sud de Beer-Sheva, «capitale» du désert du Néguev, Fahdi, ses frères, et quelques dizaines de membres plus éloignés de sa famille nombreuse sont sur le pied de guerre. Réunis dans leur cabane de tôle ondulée où flotte une forte odeur de tabac froid et de sueur, ils tentent de digérer le vote en première lecture par la Knesset, dans la nuit de lundi à mardi, du «plan Praver» prévoyant le dé­placement forcé de 40 000 à 70 000 Bédouins sur les 220 000 que compte le Néguev.

Certes, la loi n’est pas encore définitivement votée puisque la procédure israélienne prévoit qu’elle doit être approuvée à trois reprises pour être promulguée. Mais la majorité y est favorable, de même que des petits partis d’opposition.

Terres prises par Tsahal

«Dans ce pays, même les chiens sont mieux considérés que les Bédouins, lâche Zaïd, l’un des cousins de Fahdi. On nous accueille à bras ouverts dans l’armée, mais lorsque nous demandons des droits égaux au reste de la population, on nous crache au visage.»

Dans les années suivant la création de l’Etat hébreu, en 1948, de nombreux Bédouins, dont certains sont liés à des tribus s’étendant en Egypte, en Jordanie et en Syrie, ont été «déplacés» au profit de Tsahal (l’armée) qui a transformé leur territoire en un immense terrain de manœuvres.

Les villages qui ne voulaient pas déménager ont été punis en n’étant pas reconnus par l’Etat hébreu. Ils se sont progressivement transformés en bidonvilles de toile et de taule ne bénéficiant ni de l’électricité, ni de l’eau courante, ni d’un système d’égout. Encore moins de services sociaux, médicaux et éducatifs. Du fait de leur non-reconnaissance, leurs habitants n’ont pas de carte d’identité et ne sont pas répertoriés au Bitouah Leumi, l’équivalent de la sécurité sociale. Ils ne votent pas, ne paient pas d’impôt et n’ont droit à aucune aide.

Certains de ces hameaux ne portent même pas de nom. Ils sont complètement isolés au fond de routes poussiéreuses. Les enfants ne vont pas à l’école et font paître les chèvres et les quelques chameaux du clan. «Lorsqu’on a besoin d’argent, on vend quelques bêtes», lâche un ancien qui nous présente fièrement ses quatre épouses autour d’un café noir et très épais.

Un peu plus au sud, à une demi-heure de jeep environ, les cinq villages composant Wadi el Naama (14 000 membres de la tribu des Al Azazmeh) bénéficient d’un meilleur confort, mais ils sont installés à côté de l’incinérateur de déchets géant de Ramat Hovav, dont les fumées sont cancérigènes. Mais ils refusent de partir. «Nous étions là avant l’incinérateur et l’Etat n’a pas demandé notre avis quand il l’a construit», fulmine Mohamad, récupérateur de métaux et de pièces de voitures accidentées.

A en croire l’entourage du premier ministre Benyamin Netanyahou, c’est pour percer l’abcès des villages non reconnus que le gouvernement a endossé en septembre 2011 la plupart des recommandations présentées par Ehoud Praver, un ancien vice-président du Conseil national de sécurité, chargé – sans succès – de négocier un accord avec les chefs tribaux.

Revisité ensuite par le ministre sans portefeuille Benny Begin, une figure du Likoud qui ne fait plus partie du cabinet issu des élections législatives du 22 janvier dernier, le projet prévoit la destruction de 35 villages et groupes de hameaux, ainsi que la «relocalisation» de leurs habitants. Ceux-ci bénéficieraient d’une aide financier censée leur permettre d’acquérir un terrain inscrit au tabou (le registre national des propriétés). Budget: 330 millions de dollars.

Plan «raciste et obscène»

Le problème, c’est que les Bédouins ne veulent pas quitter leurs terres ancestrales. «Elles appartenaient à mes parents et avant eux à mes grands-parents qui les tenaient de leurs ancêtres bien avant que l’idée de créer un Etat juif ne soit lancée. Pourquoi est-ce que nous devrions partir?» interroge Fawzia, une étudiante dont les parents résident dans la seule maison digne de ce nom – quatre murs en ciment – du village non reconnu de Kasser al Sir.

Plutôt qu’une relocalisation dans de nouveaux lotissements, les représentants des Bédouins exigent que l’Etat reconnaisse les villages existants et leur accorde des conditions de vie décentes ainsi qu’un statut légal. «Cela coûterait beaucoup moins cher et prendrait moins de temps», estime Dov Khanin, député du parti progressiste judéo-arabe Hadash. Quant à son collègue Ahmed Tibi, il juge le plan Praver «raciste et obscène». «Nous allons assister à la plus grande expulsion de population depuis la nakba [ndlr: la «catastrophe» que représente pour les Palestiniens la création d’Israël en 1948]. Les Bédouins sont des gens pacifiques et discrets, mais ils ne se laisseront pas faire sans réagir parce que, au-delà de leurs terres, c’est leur dignité et leur mode de vie qui sont en jeu.»