Dans trois semaines, Barack Obama passera le témoin de la présidence américaine à Donald Trump. Rarement la transition du pouvoir se sera déroulée dans une atmosphère aussi électrique. On est loin des cordialités échangées par les deux hommes politiques deux jours après la victoire du milliardaire new-yorkais lors de la présidentielle du 8 novembre. Principale pomme de discorde: Israël.

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L’adoption, il y a une semaine, d’une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU condamnant la construction de colonies dans les territoires occupés a été décrite par certains membres de l’équipe Trump comme un coup de poignard dans le dos orchestré par Barack Obama. Or, en septembre dernier déjà, avant l’élection de Trump, la Maison-Blanche laissait entendre qu’elle allait agir sur le dossier israélo-palestinien soit par une déclaration, soit par le biais du Conseil de sécurité.

Pour Donald Trump, qui ne sera pourtant intronisé que le 20 janvier à la présidence des Etats-Unis, le vote onusien (14 voix pour et abstention des Etats-Unis) est une première défaite cinglante. C’est aussi une première leçon de réalisme quant à la complexité de la diplomatie. Dans un geste inouï pour un président n’étant pas encore en fonction, Donald Trump a pourtant tenté de faire dérailler la procédure du Conseil de sécurité. En amont, il a appelé avec succès le président Abdel Fatah al-Sissi à retirer le projet de résolution égyptien. C’était compter sans quatre autres membres du Conseil, qui allait reprendre la résolution au vol.

«Négociations incontournables»

En ce sens, le discours d’une heure et dix minutes tenu mercredi par le secrétaire d’Etat John Kerry n’a fait qu’exacerber les passions. Se confiant au «Temps», George Mitchell, l’envoyé spécial de Barack Obama au Moyen-Orient de 2009 à 2011, n’a rien à redire sur la substance.

George Mitchell est toutefois sceptique quant au moment et à la manière. «Je crains que ces deux offensives diplomatiques n’éloignent encore davantage les parties au conflit, Palestiniens et Israéliens. Les premiers promettent déjà de renforcer leurs efforts auprès d’institutions internationales pour obtenir le statut d’Etat. Ils pourront peut-être l’obtenir de façon nominale, mais de fait, aucun Etat palestinien ne pourra vraiment voir le jour sans l’aval d’Israël, qui contrôle les territoires concernés. Des négociations sont incontournables. Les seconds sont déjà très isolés dans le monde musulman, qui représente aujourd’hui un cinquième de la population mondiale et demain sans doute un tiers. En critiquant très activement, après l’adoption de la résolution du Conseil de sécurité, des alliés naturels comme la France, le Royaume-Uni, l’Espagne, la Nouvelle-Zélande et bien sûr les Etats-Unis, Benyamin Netanyahou isole encore davantage son pays. Je n’ai pas entendu un seul Etat dans le monde, à ce jour, qui se soit prononcé contre la résolution de l’ONU relative aux colonies.»

Etre un Etat juif ou un Etat démocratique

Pour John Kerry, il est néanmoins devenu impératif de rappeler avec force la nécessité de défendre la solution à deux Etats pour préserver un maigre espoir de paix. Or cette perspective devient de moins en moins réaliste tant les colonies de peuplement ne cessent de réduire les territoires censés constituer un Etat palestinien. Comme l’a souligné le chef de la diplomatie américaine, 100 000 nouveaux colons se sont établis en Cisjordanie depuis 2009. A ses yeux, Israël doit choisir: être un Etat juif ou un Etat démocratique. Un seul Etat ne lui permettra pas de rester démocratique.

Le premier ministre israélien a peu apprécié la réprimande américaine – «une embuscade honteuse» – qui décrit pourtant une réalité. Dans son gouvernement, nombre de ministres sont ouvertement opposés à la solution à deux Etats. John Kerry, qui, pendant deux ans, a tenté en vain de réunir Israéliens et Palestiniens, a directement pris à partie le gouvernement Netanyahou, «le plus à droite dans l’histoire d’Israël et dont l’agenda est dicté par ses éléments les plus extrémistes».

Un «Grand Israël» ou la négation d’un Etat palestinien aurait de graves conséquences, a déclaré le secrétaire d’Etat sur un ton très personnel et parfois émotionnel. Cette solution pourrait laisser des millions de Palestiniens «sans droits politiques, avec des systèmes d’éducation et de transport différents, des disparités de revenus criantes, sous une occupation militaire permanente qui les prive des libertés les plus fondamentales».

Conférence à Paris

Ces deux actes de l’administration Obama ont provoqué une tempête politique outre-Atlantique, alimentée par la rhétorique enflammée de Benyamin Netanyahou contre Barack Obama. Or l’abstention américaine à l’ONU et le discours de John Kerry s’inscrivent dans la tradition de Washington. Les principes évoqués par l’Américain en faveur de la paix ne font que reprendre ce qui a déjà été établi dans divers documents.

«Le contenu de la résolution de l’ONU est quasiment identique à celui d’autres résolutions adoptées sous les présidences Carter, Reagan et Bush qui incluaient la question de Jérusalem et rappelaient les obligations israéliennes découlant des Conventions de Genève», précise George Mitchell. Preuve que l’administration Obama n’est pas isolée dans le dossier: le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Marc Ayrault, dont le pays va organiser en janvier à Paris une conférence internationale pour relancer un processus de paix moribond, apporte un soutien appuyé à son homologue américain: selon lui, son discours de mercredi fut «clair, engagé et courageux».

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