En plein milieu du désert du Néguev, le pénitencier de Ketziot est un des lieux de souffrance les plus connus du cursus palestinien. C’est là que des dizaines de milliers d’habitants de Cisjordanie et de la bande de Gaza ont été enfermés dans des tentes durant la première Intifada. Puis dans des bâtiments en dur durant la deuxième. Plusieurs milliers y sont d’ailleurs encore enfermés dans des conditions qualifiées de «difficiles».

Le site de Ketziot est inhospitalier. On ne s’en approche pas facilement, et toute photographie y est interdite puisqu’il s’agit d’une zone militaire. Le long de la route menant à cette prison, la signalisation est quasiment inexistante. Pourtant, d’ici à quelques mois, cette plaine ocre et brune accueillera le plus grand centre de détention du monde. Une véritable ville-pénitencier s’étendant sur 100 hectares et réservée aux immigrants africains s’infiltrant en Israël après avoir traversé le désert du Sinaï (Egypte) avec l’aide de passeurs bédouins.

Dans une première phase, la nouvelle prison, que les autorités israéliennes décrivent comme une institution «modèle», accueillera 3000 détenus. Mais au fil des mois et des progrès du chantier, sa capacité sera portée à 8000 puis à 11 000 personnes. Jusqu’à 50 000 si nécessaire.

Certes, pour l’heure, à part quelques véhicules de service rendus brûlants par le soleil, on ne voit pas encore grand-chose. Mais le gros des travaux va débuter rapidement. Selon les plans dressés par un célèbre cabinet d’architecte, le camp comptera plusieurs dispensaires médicaux, des terrains de sport ainsi que des classes et des lieux de culte.

A en croire le porte-parole du Ministère israélien de la défense (MOD), chaque détenu y disposera d’un espace personnel de 4,5 mètres carrés. En outre, une ou plusieurs ailes seront réservées à des familles dont les membres seront enfermés ensemble. Enfin, étant donné la proximité de la bande de Gaza, des abris anti-roquettes seront également ouverts 24 heures sur 24 lorsque le besoin s’en fera sentir.

«Les détenus seront traités avec humanité», proclament les proches de Benyamin Netanyahou et du ministre de la Défense, Ehoud Barak. Mais ce discours cache le fait que les migrants africains seront emprisonnés sans procès ni jugement: sur la base d’une simple décision administrative délivrée de manière automatique.

En effet, le 9 janvier 2012, la Knesset a approuvé une «loi sur la prévention de l’infiltration» autorisant la police, les gardes-frontière et les services de sécurité à incarcérer pendant trois ans tout demandeur d’asile interpellé. La durée de cette détention peut être indéfinie si l’infiltré est originaire d’un pays hostile à Israël. Quant aux ressortissants de l’Etat hébreu qui les aideraient d’une manière ou d’une autre, ils risquent une peine de 5 à 15 ans de détention.

Qualifiée de «monstrueuse» par ses rares opposants, cette loi est une des plus draconiennes du Code pénal israélien. Elle fait partie de la vingtaine de textes présentés par les partis d’extrême droite de la majorité et visant à modifier le caractère démocratique de l’Etat hébreu. Certes, pour l’heure, la plupart de ces textes ont été atténués ou retirés en raison des réactions internationales. Et parce que les plus hautes autorités judiciaires du pays se sont inquiétées de leur caractère antidémocratique. Mais la «loi sur la prévention de l’infiltration» est passée comme une lettre à la poste. Majorité contre oppo­sition, et dans l’indifférence de l’opinion publique. Ou, plutôt, avec son approbation tacite.

Depuis 2005, l’afflux de réfugiés clandestins, principalement des Erythréens et des Soudanais, pose un réel problème à l’Etat hébreu. Selon les statistiques officielles, on en compterait entre 30 000 et 70 000, parmi lesquels moins de 1000 bénéficient du statut de réfugiés politiques. Mais d’anciens responsables de la police ainsi que les ONG spécialisées estiment que le chiffre est beaucoup plus élevé. «Environ 300 000», affirme par exemple Suzie Rozen, responsable de Hotline for Migrant Workers (HMW), une organisation qui leur fournit une aide juridique gratuite grâce à des dons privés et à des subsides de l’Union européenne.

A Tel-Aviv comme dans les principales villes du centre d’Israël, il est en tout cas devenu impossible de les ignorer. Dès l’aube, on les voit errant dans les rues, par groupes de deux ou trois, à la recherche de petits boulots payés au tiers du salaire horaire légal. Ou pas payés du tout lorsqu’ils ont affaire à un employeur cynique qui les dénonce après les avoir exploités.

Le soir, ils font la file devant des soupes populaires créées spécialement à leur intention, et se regroupent dans les parcs publics où ils dorment à même le sol. Ceux qui disposent de quelques pièces peuvent toutefois louer un lit à l’heure dans de vieux appartements insalubres. Des dortoirs crasseux et malodorants gérés par des marchands de sommeil sans scrupule. Coût d’une nuit complète? 8 shekels (moins de 2 francs) dans une cave où s’entassent 17 paillasses face à des toilettes bouchées depuis belle lurette.

Lorsqu’on les aborde, les migrants subsahariens ne se plaignent guère. Ils ne se montrent pas non plus loquaces à propos de leur périple dans le Sinaï car ils ont à peu près tous été retenus en otage par les passeurs bédouins, qui ont exigé le versement d’une rançon par leur famille restée au pays. Parmi les Erythréennes, le taux de femmes violées dépasse 50%. A la prison de Saharonim, où sont actuellement enfermés des Soudanais attendant d’être mutés dans la nouvelle cité de Ketziot, beaucoup d’hommes portent des traces de tortures infligées par les Bédouins.

Aux yeux du ministre israélien de l’Intérieur, Elie Yshaï, leader du parti ultraorthodoxe Shass, tout cela ne compte cependant pas beaucoup. Pour lui, cet afflux d’immigrés constitue d’abord une «menace existentielle» sur le caractère juif du pays. Un danger social également, puisqu’on constate une recrudescence de la petite délinquance dans les quartiers où les clandestins se sont agglutinés. Quant aux services de sécurité, ils redoutent de voir certains de ces désœuvrés recrutés par des organisations terroristes.

Pour «relever ce défi», selon l’expression employée par Benyamin Netanyahou, le gouvernement a élaboré un gigantesque plan «anti-infiltration» dont le coût est estimé à 500 millions de francs suisses. Outre l’expulsion de clandestins par avions charters et la construction de Ketziot, ce plan prévoit le renforcement des frontières de l’Etat hébreu. La consolidation de la «ligne bleue» séparant Israël du Liban, ainsi que l’érection d’une clôture de huit mètres de hauteur sur le plateau du Golan, face à la Syrie. Un ouvrage iden­tique à celui que Benyamin Ne­­ta­nyahou veut également faire dresser face à la Jordanie.

Cependant, c’est le long de la frontière israélo-égyptienne que sera érigé le chef-d’œuvre de la politique israélienne anti-infiltration. Car depuis l’attentat du 17 août 2011 au cours duquel huit touristes et plusieurs soldats israéliens ont été tués par un commando islamiste opérant à partir du Sinaï, la sécurité de la route N° 12 et de son prolongement jouxtant l’Egypte est considérée comme un enjeu stratégique majeur par l’ establishment politico-militaire israélien.

Ces dernières semaines, on ne croise pourtant plus grand monde le long de ses axes de goudron gris craquelé par le soleil en certains endroits. Principalement des patrouilles militaires et quelques autobus aux trois quarts vides reliant des villages agricoles endormis. En face, des kilomètres de dunes de sable, quelques barbelés rouillés datant de la guerre du Kippour (1973) et, de loin en loin, des postes de surveillance égyptiens datant d’un autre âge. Une aubaine pour les contrebandiers bédouins qui franchissent quotidiennement cette ligne avec leurs quads, ces «motos» dotées de quatre roues motrices.

Le projet de construire une barrière de sécurité avec l’Egypte traînait dans les tiroirs du gouvernement israélien depuis le début des années 1990. A l’époque, il semblait d’autant moins urgent que la dictature d’Hosni Moubarak semblait inébranlable et que les gardes-frontière égyptiens assuraient leur part de travail. Mais le Printemps arabe, l’instabilité des pays subsahariens et l’attentat d’août 2011 ont tout changé.

Dans l’urgence, le Ministère de la défense a désigné quatre entrepreneurs, et plus de 100 kilomètres ont été construits en moins d’un an. Pour bien marquer son intérêt, Benyamin Netanyahou s’est d’ailleurs rendu sur le chantier à quatre reprises. Sa dernière visite s’est déroulée le 27 mars.

L’ouvrage se présente comme une double rangée de barbelés dotés de capteurs et séparée par une route de patrouille réservée aux militaires. De loin en loin, des postes d’observation bétonnés sont installés sur des collines artificielles. Des Hummer patrouillent avec des mitrailleuses spéciales surnommées «Katlanit» («la meurtrière»).

En outre, la barrière sera doublée par une autre, virtuelle celle-là. Une muraille composée de radars installés sur de hauts pylônes. Ce matériel high-tech est classé «secret défense». On sait en tout cas qu’il donnera l’alerte lorsque des personnes s’approcheront de l’Etat hébreu à partir du Sinaï mais demeurera inerte lorsqu’il s’agit d’animaux. «Dans moins d’une décennie, nos frontières seront entièrement sûres et nous aurons réexpédié tous les clandestins chez eux», a proclamé Benyamin Netanyahou lors de sa dernière tournée d’inspection. «Les Israéliens comprendront alors l’importance stratégique de ce qui a été fait.»

«Dans moins d’une décennie, nous aurons réexpédié tous les clandestins chez eux», dit Netanyahou