Depuis la conquête des territoires palestiniens en juin 1967, le Shabak (la Sûreté générale israélienne) utilise de nombreux collaborateurs palestiniens qu’elle surnomme «machtapim». Ceux-ci sont honnis par la population de Cisjordanie occupée et de la bande de Gaza, où le Hamas les exécute au terme de procès expéditifs. Durant les périodes de forte tension avec l’«ennemi sioniste», il arrive d’ailleurs qu’ils soient abattus en pleine rue et que leur corps soit pendu à une grue ou traîné par une moto, comme ce fut le cas en novembre 2012.

Petite pension et carte d’identité

Les «machtapim» risquent donc gros. Certes, ceux qui ont rendu de grands services à l’Etat hébreu et qui n’ont pas été «grillés» sont exfiltrés vers ce pays à la fin de leur mission et bénéficient d’une petite pension ainsi que d’une carte d’identité. Mais d’autres n’ont pas cette chance. Car dans l’Autorité palestinienne (AP), les vrais «machtapim» ou les suspects de collaboration avec Israël sont placés au secret pour une période indéterminée et lourdement torturés. Au point d’en mourir, parfois.

Ces dernières années, 52 «machtapim» détenus dans les geôles de l’AP avant de fuir en Israël ont entamé une procédure devant le Tribunal de district de Jérusalem pour obtenir une reconnaissance légale. Un statut qui leur permettrait de demander des droits sociaux puisqu’ils n’ont aucune existence administrative et sociale reconnue dans l’Etat hébreu.

Méthodes de torture pointées du doigt

Au terme de soixante audiences, le président de la cour, Moshé Drori, a accédé à leur demande. Dans un jugement de 1860 pages rendu le 19 juillet, il a reconnu leur droit à des compensations financières; mais il a aussi – et c’est une première – pointé du doigt les méthodes de torture employées par l’AP entre les années 1990 et 2003 pour obtenir des aveux.

Les plaignants ont affirmé à la justice israélienne qu’ils avaient été transférés de prison en prison pour empêcher leur famille de les localiser. Ils ont également déclaré sous serment qu’ils étaient enchaînés à un mur durant chaque journée de leur détention avant d’être interrogés pendant la nuit.

C’était tellement dur que je les suppliais de me laisser avouer tout ce qu’ils voulaient.

A les en croire, les coups et les insultes pleuvaient à n’importe quel moment et pour n’importe quelle raison. Menottés dans le dos, la tête recouverte d’un sac préalablement trempé dans un égout ou dans une toilette, certains de ces «traîtres» ont cuit pendant de longues heures dans un container métallique abandonné sous le soleil avant d’être envoyés dans une salle glaciale. D’autres ont eu droit aux brûlures de cigarettes (les traces sur leur corps l’attestent) et se plaignent d’avoir dû boire de l’eau souillée provenant des toilettes.

«C’était tellement dur que je les suppliais de me laisser avouer tout ce qu’ils voulaient. Je leur ai d’ailleurs proposé de m’apporter une feuille vierge que j’aurais signée et sur laquelle ils auraient pu écrire ce qu’ils voulaient», raconte l’un de ces 52 plaignants. «L’important, c’était que le calvaire s’arrête.»

Blessures graves

Le même affirme que les interrogatoires les plus musclés se déroulaient dans la «salle numéro 7», mais qu’il existait aussi une «salle de bouteille», où leurs tortionnaires les obligeaient à s’asseoir sur une bouteille de coca d’un litre et demi dont le haut du goulot avait été cassé. Des attestations médicales fournies par les plaignants confirment en tout cas que certains ont été gravement blessés à cet endroit de leur intimité et que d’autres ont été castrés.

Possibilité de réclamer des dommages et intérêts

A en croire leur avocat, Menachem Kornvich, malgré le temps écoulé, les 52 plaignants n’arrivent pas à sortir de ce qu’ils ont vécu. «Ils tournent en rond et ressassent», dit-il. Cependant, le statut qui vient de leur être reconnu par le juge Drori leur permettra d’engager devant la justice israélienne une action contre l’AP pour «tortures et détention arbitraire». Et de réclamer de substantiels dommages et intérêts. Les plaignants veulent obliger l’Etat hébreu à soustraire ces sommes du montant des taxes et droits de douane qu’Israël perçoit tout au long de l’année pour le compte de l’AP.