Curieuse situation. Voilà plus de deux décennies que les Nations unies réclament en vain d'Israël qu'il se retire de la partie du Liban qu'il occupe: c'est même une exigence «immédiate» formulée en toutes lettres dans la résolution 425 du Conseil de sécurité adoptée le 19 mars 1978. Or c'est un peu comme si la décision du gouvernement de l'Etat hébreu de confirmer que ce retrait aurait bel et bien lieu avait soudain pris tout le monde de court. Bien plus: venu mardi à Genève pour débattre des modalités de ce retrait avec le secrétaire général de l'ONU Kofi Annan, le chef de la diplomatie israélienne David Lévy en était presque réduit à devoir convaincre du bien-fondé des bonnes intentions de son pays.

«L'ONU ne va tout de même pas s'opposer à notre retrait», a plaisanté le ministre israélien. Et pourtant: les Nations unies se passeraient bien aujourd'hui de ce nouveau théâtre d'opérations qui, en l'absence de tout règlement global dans la région, pourrait vite se transformer pour elles en dangereuse poudrière. Pour l'instant en effet, les 4500 hommes que compte la force onusienne au sud du Liban (FINUL) sont maintenus en veilleuse dans une région déjà passablement saturée du point de vue militaire, où se croisent l'Armée du Liban-Sud (ALS) – qui obéit aux ordres israéliens – et la guérilla du Hezbollah. Après ses entretiens avec David Lévy, Kofi Annan a révélé que les Israéliens lui avaient fait part de leur intention de se retirer «entièrement» du Liban, et ce en une seule fois, et non de manière graduelle comme cela a été parfois évoqué. Il a également confirmé la date de juillet prochain.

Face à un Hezbollah dont les revendications publiques comprennent la «libération d'Al-Quds» (le nom arabe de Jérusalem) ainsi que le retour de tous les réfugiés palestiniens, les Israéliens n'ont aujourd'hui qu'un souci: associer aussi étroitement que possible l'ONU aux opérations militaires, après l'en avoir écartée jusqu'ici dans les mêmes proportions. Le mot «entièrement» utilisé pour qualifier le retrait revêt ainsi une importance extrême puisque, aux yeux des Israéliens, il ôte au Hezbollah (et derrière lui à la Syrie qui autorise ses actions sur sol libanais) toute possibilité de trouver un prétexte en vue de poursuivre ses attaques contre «la présence sioniste».

«Israël a la force et le devoir de défendre ses citoyens», a cependant martelé hier un David Lévy qui ne semblait pas écarter d'entrée l'idée qu'une guerre puisse éclater entre Israël et la Syrie dans le cas où le retrait israélien s'accompagnerait d'attaques du Hezbollah. «Celui qui nous attaquera devra savoir que nous pouvons riposter de manière qu'il regrettera cette attaque», a-t-il menacé en soulignant que la situation actuelle «demande la responsabilité de toutes les parties». C'est au secrétaire général et au Conseil de sécurité de l'ONU, a-t-il en outre noté, d'estimer si les effectifs actuels de la FINUL sont suffisants ou s'il conviendrait au contraire de renforcer cette force.

Retour sur l'échec du sommet Clinton-Assad

A la suite de l'échec du sommet qui a réuni à Genève, dimanche 26 mars, les présidents américain et syrien, les Israéliens se sentent piégés par la décision qu'ils ont prise de se retirer du Liban. «Cette décision n'est liée à aucune décision syrienne», a cependant insisté David Lévy. Quant à l'échec du sommet Bill Clinton/Hafez el-Assad, le ministre israélien en a porté l'entièreté de la faute sur le président syrien. Le président Clinton, selon lui, «n'a pas obtenu de réponses à un certain nombre de questions cardinales».

Alors qu'il ne reste plus que quelques semaines pour que se dénoue, d'une manière ou d'une autre, l'un des problèmes les plus épineux du Proche-Orient, l'insistance avec laquelle Israël fait désormais appel à l'ONU n'est pas le seul retournement de la situation: l'Etat hébreu a toujours préconisé l'existence d'un accord avec la Syrie comme préalable à tout retrait. Or c'est maintenant Damas qui est en voie de prendre à son compte cette exigence. En effet, à piégé, piégé et demi: alors que la Syrie a semblé longtemps reculer devant la perspective de conclure la paix avec son principal ennemi, elle est aujourd'hui placée devant un choix cornélien, s'asseoir rapidement à la table des négociations ou courir le risque de devoir provoquer une épreuve de force avec le Hezbollah. Et cela, dans le cas hypothétique où la guérilla libanaise refuserait d'obéir aux ordres qui lui seraient donnés en vue de ne pas provoquer la confrontation directe avec Israël.