«Les Israéliens nous poussent à l’explosion»

Proche-Orient La révolte s’étend dans la banlieue de Jérusalem

Dans le quartier bouclé d’Issawiyeh, les habitants survivent et l’insoumission grandit

Accroché aux flancs du mont Scopus, face au campus de l’Université de Jérusalem, l’ancien village palestinien d’Issawiyeh est l’un des foyers les plus virulents de la nouvelle Intifada qui se déroule dans la Ville sainte. Les émeutes y sont quotidiennes, emmenées par des groupes de jeunes gens cagoulés qui brûlent des pneus ou des poubelles pour dénoncer la profanation de l’Esplanade des mosquées (le troisième lieu saint de l’islam) par des extrémistes juifs.

Intégré contre sa volonté dans le «Grand Jérusalem» après la victoire militaire israélienne de juin 1967, le quartier paie durement sa fronde puisque la police vient de le déclarer «zone fermée». De ce fait, depuis mercredi, les allées et venues de ses habitants sont soumises à un contrôle permanent. Ces derniers peuvent sortir de leur quartier mais après avoir été contrôlés. Quant aux étrangers, ils sont refoulés par les membres du Yassam, une unité spéciale antiémeute, et par les gardes-frontière qui ont dressé des barrages aux entrées de l’ancien village palestinien.

Par mesure de précaution, une base permanente d’observation surplombant les habitations a été installée et les patrouilles sont incessantes. Pendant la nuit, des hélicoptères dotés de matériel électronique survolent les lieux pendant que des policiers en civil procèdent aux perquisitions et aux arrestations.

Appuyé sur des béquilles au milieu d’une rue jonchée de pierres et de cadavres de grenades lacrymogènes, Mahmoud Abou Houmous, le président du comité des habitants d’Issawiyeh, tremble de rage en expliquant la situation. «Comprenez-vous que nous en sommes réduits à demander l’autorisation pour sortir de chez nous? Et que nous ne sommes même pas libres d’aller prier sur l’esplanade de la mosquée comme nous le souhaitons?» fulmine-t-il. «Malgré leurs beaux discours sur la paix, les Israéliens nous poussent à l’explosion.» Et de poursuivre: «Nos jeunes (il montre avec le bout de sa béquille un groupe d’ados préparant des réserves de pierres et de bouteilles en prévision des prochaines échauffourées) ne sont pas des terroristes. Mais voilà, ils ne supportent plus l’humiliation.»

Mahmoud Abou Houmous parle avec des larmes dans les yeux et en se raclant sans cesse la gorge car la police israélienne tire des grenades lacrymogènes au moindre mouvement suspect et le gaz imprègne les rues du quartier. A ses côtés, Walid K., ouvrier d’entretien dans un hôpital de Jérusalem, distribue des carrés de tissu imbibés d’eau. «C’est pour soutenir le moral des habitants car la lutte sera longue», lâche-t-il. «Peu importe que l’on présente les événements comme une intifada, comme une révolte ou comme une émeute, l’important c’est que les Israéliens comprennent les leçons que nous leur donnons. La première, c’est que personne ne touchera jamais à l’Esplanade des mosquées, et la deuxième c’est que nous en avons assez d’être exploités par un occupant plein de morgue.»

Le Fatah, le Hamas et les autres factions palestiniennes sont discrets à Issawiyeh. De toute façon, les jeunes lanceurs de pierres ne les écoutent pas. Ils préfèrent agir de manière indépendante en coordonnant leurs opérations avec les groupes des autres quartiers arabes grâce aux réseaux sociaux.

Jeudi dernier, la consigne a été donnée de déclencher une «attaque» vers 16 heures. A ce moment-là, des violences ont éclaté à peu près partout à Jérusalem-Est. Y compris à Shuafat, un camp de réfugiés enclavé dans le «Grand Jérusalem», où les affrontements ont été les plus sérieux.

Dans le centre d’Issawiyeh, les rares commerces sont fermés sauf une épicerie qui ravitaille la plupart des habitants. «J’épuise lentement mon stock», explique le patron qui insiste pour que le nom de son magasin ne soit pas cité. «La plupart de mes fournisseurs étant Israéliens, leurs livreurs n’osent pas s’aventurer jusqu’ici. Le voudraient-ils que la police ne les laisserait de toute façon pas entrer.»

Les causes de la révolte en cours sont complexes, explique l’épicier: «Bien sûr, des extrémistes juifs montent sur l’Esplanade des mosquées et Benyamin Netanyahou annonce régulièrement de nouvelles constructions dans les colonies mais il ne faut pas oublier notre situation économique et sociale difficile.» Les habitants en ont ras le bol d’essuyer des refus systématiques auprès de la municipalité de Jérusalem chaque fois qu’ils demandent un permis de bâtir alors que n’importe quel Juif se le voit accorder en quelques jours. Le commerçant fulmine: «Marre de payer des taxes pour des services dont nous ne bénéficions jamais, contrairement aux habitants de la partie juive de la ville.»

«Constatez l’insalubrité dans laquelle Israël maintient ce quartier», enchaîne Mahmoud Abou Houmous en espérant que les gardes-frontière israéliens en position à quelques dizaines de mètres entendront le message. «Nous ne baisserons pas les bras tant que tout cela n’aura pas été corrigé.»

«Nos jeunes ne sont pas des terroristes. Mais voilà, ils ne supportent plus l’humiliation»