«Vous voulez un drapeau?» La campagne «Palestine-Etat 194» bat son plein à Ramallah et dans les autres grandes villes palestiniennes de Cisjordanie. Aux carrefours, des équipes de jeunes gens vêtus d’un tee-shirt distribuent des fanions et des autocollants aux automobilistes. Sur des places, des panneaux géants proclament que «le moment est historique» et que la Palestine «va enfin être internationalement reconnue».

Le symbole de la campagne est un fauteuil en velours bleu sur le dossier duquel le nom «Palestine» a été brodé en lettres argentées. Les militants le transportent de meeting en meeting en espérant sensibiliser une opinion publique encore mièvre. «L’indépendance est à portée de main», proclame Hussein Nusseibeh, un responsable des actions de rue. «Selon les sondages, 92% des Palestiniens pensent que notre demande d’indépendance déposée à l’ONU va aboutir. Les gens comprennent que l’Autorité palestinienne (AP) est en passe d’acquérir une nouvelle stature.»

Au fil des rencontres, on comprend cependant très vite que la rue palestinienne ne sait pas exactement ce qui se passe à New York. Et qu’elle ne s’attend pas à un changement radical de ses conditions de vie.

A Kalkilyah, une petite bourgade agricole située à cinq cents mètres d’Israël mais du mauvais côté de la barrière de séparation, les paysans obligés de franchir plusieurs contrôles militaires israéliens pour accéder à leurs plantations ne font en tout cas pas preuve d’un enthousiasme débordant. «Mahmoud Abbas nous dit que l’entrée de la Palestine à l’ONU est un pas vers l’indépendance totale mais est-ce que les Israéliens s’en iront après le vote?» interroge Abou Baher, un cultivateur qui «ne croit pas en la fin de l’occupation». «Regardez là-bas», poursuit-il en montrant la colonie d’Alfeï Menaché. «Pendant que ces messieurs papotent à l’ONU, on y construit partout. Si les juifs s’y installent, ce n’est pas pour déménager demain.»

Dans le souk de Kalkilyah où le Hamas est bien implanté, beaucoup se plaignent également de l’augmentation du coût de la vie, du chômage persistant et du prix exorbitant de l’immobilier. «Cela n’ira pas mieux si nous entrons à l’ONU», assène un commerçant. «Cette histoire, c’est de la poudre aux yeux dans la perspective des prochaines élections législatives que le Fatah veut gagner à tout prix.» «Personne n’a promis que tout deviendrait rose en quelques heures», rétorque Hussein Al Sheikh, un leader du Fatah qui fut également l’un des meneurs de la deuxième intifada en Cisjordanie. «Notre admission aux Nations unies favorisera la reprise du processus de paix, donc notre développement économique. Il suffira que Benyamin Netanyahou propose à notre président de le rencontrer pour discuter sur une base plus équilibrée que par le passé et il viendra.»

«Le choix était simple: puisque les négociations avec Israël étaient gelées, et pour longtemps encore, soit nous déclenchions une nouvelle intifada sanglante pour faire bouger les choses soit nous tentions une démarche pacifique à l’ONU», enchaîne à la sortie de l’entretien un collaborateur du patron du Fatah. «Nous avons choisi la deuxième solution et Israël devrait nous en savoir gré.»

Dans les faubourgs de Naplouse, le petit village de Kusra est devenu la cible privilégiée de jeunes colons extrémistes qui y mènent régulièrement des razzias afin d’y incendier des voitures, de saccager des plantations et de désacraliser des mosquées. Pour ses habitants, le processus en cours à l’ONU semble irréel. «Toutes ces parlottes lointaines vont durer des semaines, voire des mois mais nous, nous sommes attaqués tous les jours», lâche le muktar (chef du village). «Ici comme ailleurs, il existe bien sûr un consensus pour soutenir l’initiative de l’AP à l’ONU mais si nous n’obtenons rien de concret, les gens se sentiront dupés. Ils vont exploser de rage.»

Soixante kilomètres plus au sud, à l’entrée de la casbah de Hébron, la petite fabrique de drapeaux dirigée par Abou Ismaïl tourne à plein régime depuis près de deux mois. Au son des appels à la prière provenant de la mosquée voisine, quatre ouvrières en hidjab assemblent les couleurs palestiniennes à la lumière d’un néon blafard. Au mur de l’atelier, la photo défraîchie de Yasser Arafat jouxte celle du cheik Ahmad Yassine, le leader spirituel du Hamas pulvérisé par une roquette israélienne le 22 mars 2004.

«Regardez ces drapeaux, c’est du cousu main, lâche le commerçant. Nous en vendons partout, même en Israël.» Penchées sur leur table de travail, les ouvrières ne lèvent pas la tête. ­Elles refusent également de répondre aux questions sur l’entrée éventuelle de la Palestine à l’ONU. «Ici, tout le monde veut l’indépendance mais on hésite à y croire», intervient Abou Ismaïl. «Il y a un an, Barak Obama en personne avait promis que l’Etat palestinien serait proclamé en septembre 2011. Or, tout cela a été oublié. Voilà pourquoi on prend cette affaire avec des pincettes, on a peur d’être déçu.»