Trois jours de traque, d’opérations de police et d’interrogatoires, mais toujours aucune trace, mardi soir, de l’homme qui a tué 39 personnes dans une discothèque d’Istanbul lors de la nuit du Nouvel An. Les services antiterroristes maintenaient en garde à vue hier 14 suspects – des étrangers en majorité, dont deux arrêtés à l’aéroport international Atatürk d’Istanbul. Ces personnes sont soupçonnées d’avoir communiqué avec le terroriste avant ou après l’attentat, revendiqué lundi par l’Etat islamique (Daech, selon l’acronyme arabe). Parmi elles, une femme présentée comme son épouse et la mère de ses deux enfants. Selon l’agence de presse Ihlas, qui a diffusé des selfies inédits du tueur présumé, cette femme aurait déclaré ignorer les sympathies de son mari pour le groupe djihadiste et avoir appris la nouvelle de la fusillade à la télévision.

Toujours selon l’agence Ihlas – qui cite des sources de sécurité mais dont les informations n’ont pas été confirmées officiellement – la famille serait entrée en Turquie fin novembre 2016. Ils se seraient rendus à Konya, en Anatolie centrale, sous prétexte d’y travailler. Le terroriste présumé aurait ensuite voyagé seul vers Istanbul en bus courant décembre.

Homme originaire d’Asie centrale

Les enquêteurs privilégient la piste d’un homme originaire d’Asie centrale, formé en Syrie au maniement des armes de guerre. Son nom et sa nationalité n’ont pas été dévoilés. Les autorités cherchent notamment à savoir si le terroriste de la discothèque appartient à la même cellule que les auteurs du triple attentat suicide de l’aéroport Atatürk en juin 2016 (45 morts). Leur commanditaire présumé, Ahmed Tchataïev, est un Tchétchène considéré comme le principal recruteur de candidats au djihad issus de l’ex-URSS.

«Aucun pays au monde ne lutte contre tant d’organisations terroristes à la fois», a déclaré mardi le premier ministre Binali Yildirim, affirmant que l’armée turque poursuivrait sans relâche son opération terrestre dans le nord de la Syrie. Cette offensive lancée le 24 août vise à reprendre aux djihadistes leur bastion d’Al-Bab et à empêcher les milices kurdes du PYD/YPD – considérées comme terroristes car liées au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) – de créer une zone autonome à la frontière turco-syrienne.

«Nous avons déjà neutralisé 1270 membres de Daech […] Les Etats-Unis ne font rien, et les autres non plus, à part livrer des armes aux PYD et YPG pour qu’il y ait davantage d’anarchie et de terrorisme en Turquie», a fustigé Binali Yildirim, espérant que le président élu Donald Trump «mettra fin à cette infamie». Sans surprise, le chef du gouvernement a annoncé que l’état d’urgence, décrété le 21 juillet après une tentative de putsch, serait reconduit pour trois mois jusqu’au 20 avril après un vote au parlement mardi.

Purges à répétition

Alertée à de nombreuses reprises, notamment par les Etats-Unis, sur le risque d’un attentat pendant le réveillon, la police antiterroriste turque avait arrêté la semaine dernière 147 membres présumés de Daech sur son territoire – des étrangers pour la plupart. Plus de 17 000 policiers étaient mobilisés à Istanbul dans la nuit de samedi à dimanche, chargés notamment de surveiller les lieux de divertissement. Cet attentat interpelle donc sur d’éventuelles failles des services de sécurité et de renseignement. Depuis le coup d’Etat avorté, et même avant, la police et les renseignements ont été purgés de milliers d’employés (plus de 22 000 au Ministère de l’intérieur) jugés proches de l’imam Fethullah Gülen, cerveau désigné de la tentative de putsch.

Les observateurs se demandent si ces purges à répétition n’auraient pas gravement désorganisé les services, et si les agents embauchés – souvent jeunes – sont eux-mêmes fiables ou prêts à affronter la menace terroriste. L’assassin de l’ambassadeur russe en Turquie, le 19 décembre à Ankara, était un policier de 22 ans. La première victime du tireur du Nouvel An à Istanbul, un policier de 21 ans, était en service depuis dix mois.

«La peur d’être tué s’est abattue sur la Turquie […] Si vous n’arrivez pas à lutter, démissionnez!», a lancé mardi Kemal Kiliçdaroglu, chef du Parti républicain du peuple (CHP), principale formation d’opposition. «La situation est très grave dans la police et l’armée. Une concurrence entre les équipes provoque des défaillances. Même lorsque des renseignements arrivent, cela ne change rien. Cet attentat était annoncé», déplore l’éditorialiste Murat Yetkin dans le quotidien Hürriyet. Qui rappelle que le terroriste, en fuite, est toujours capable de frapper.