En ce dimanche caniculaire, la place de Yenikapi à Istanbul est rouge de monde. Le rouge du drapeau turc, seul étendard autorisé au «Meeting pour la démocratie et les martyrs [de la tentative de putsch]», le plus grand de l’histoire du pays. Nermin Timuçin, toute de noir vêtue, attrape l’un des 2,5 millions de drapeaux distribués à la foule: «La nuit du 15 juillet, avec mes enfants, nous nous sommes dressés face aux chars à l’aéroport Atatürk. Depuis, chaque soir, nous sommes dans les rues pour la veille démocratique», raconte fièrement cette Stambouliote, venue crier «longue vie à notre président, notre commandant, Recep Erdogan!»

Les putschistes nous ont rendu service. Ils nous ont fait prendre conscience de notre force et de notre besoin d’unité nationale.

Mais le chef de l’Etat n’est pas seul sur scène. Pour la première fois en 13 ans de pouvoir, il partage la vedette avec deux leaders de l’opposition, Kemal Kiliçdaroglu du Parti républicain du peuple (CHP) et Devlet Bahçeli du Parti d’action nationaliste (MHP). L’image est historique. «Voir ces trois-là ensemble, c’était mon rêve! s’emballe Sefer Karakas dans sa chemise dorée et ses santiags cloutées. Les putschistes nous ont rendu service. Ils nous ont fait prendre conscience de notre force et de notre besoin d’unité nationale.»

L’opposition a mis une condition: un poster géant d’Atatürk

«L’union», «l’unité nationale»: le mot d’ordre est passé. Dans cette foule largement acquise au chef de l’Etat, on trouve aussi des «opposants» comme Adem Berker, électeur du MHP, qui agite son drapeau au bout d’une canne à pêche. «Plus nous serons unis, plus nos ennemis seront affaiblis!» s’exclame le jeune homme. Güldane Engin, une quinquagénaire, s’arrête pour lui serrer la main: «Moi, j’ai fait la route depuis Tokat [800 km à l’est d’Istanbul]. Notez bien que je vote CHP et que je suis surtout venue écouter Kemal Kiliçdaroglu, précise-t-elle aussitôt. Mais quand la patrie est en jeu, il n’y a pas de parti qui compte.»

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Le chef du principal parti d’opposition a pourtant dû se faire prier. Il avait commencé par décliner l’invitation, par rejet de la façon dont le gouvernement applique l’état d’urgence, en vigueur pour trois mois, et par réticence à se montrer aux côtés de Recep Erdogan, lequel pourrait en profiter pour «relever son crédit en baisse auprès de l’étranger». Il faut croire que le président et les dirigeants de l’AKP (Parti de la justice et du développement, au pouvoir) ont su ravaler leur orgueil, tant ils ont déployé d’efforts pour faire changer d’avis Kemal Kiliçdaroglu. L’intéressé a donc cédé, mais en posant ses conditions: que seuls les leaders s’expriment, pendant une durée égale; qu’aucune musique partisane n’anime la manifestation et, surtout, qu’un poster géant de Mustafa Kemal Atatürk, premier président de la République (et fondateur du CHP), flotte en arrière-plan, sans qu’aucune autre affiche ne le dépasse en taille.

Recep Tayyip Erdogan prêt à rétablir la peine de mort

Dimanche, deux immenses portraits d’Atatürk – de dimensions égales aux posters d’Erdogan – encadraient une scène de 60 mètres de long. «Vous êtes la preuve que notre union n’est plus un slogan mais une réalité», a lancé le chef de l’Etat, s’attardant longuement sur un possible rétablissement de la peine capitale pour les putschistes et leur leader présumé, l’imam Fethullah Gülen, exilé aux Etats-Unis: «Si notre nation réclame la peine de mort, les partis au parlement devront respecter cette demande.» Dans un exercice difficile, Kemal Kiliçdaroglu a appelé de son côté à «renforcer le système parlementaire» et la laïcité. «Le 15 juillet a ouvert la porte du compromis, il a fait naître une nouvelle Turquie», a souhaité le leader du CHP, appelant la foule à «perpétuer cette culture du compromis» et les dirigeants politiques, «y compris moi-même, à tirer les leçons de cette calamité».

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«Si notre leader n’avait pas participé au meeting, ils l’auraient accusé de ne pas s’opposer au putsch, alors que nous avons toujours dit que le pire des gouvernements vaut mieux qu’un coup d’Etat», maugrée Sahin Dil, un dirigeant local du CHP, qui a préféré bouder le rendez-vous de Yenikapi. L’homme a du mal à croire aux messages d’unité: «Si le but d’Erdogan était d’ouvrir une ère du compromis, pourquoi mettre à l’écart le HDP?» interroge-t-il.

Le parti de gauche prokurde, troisième force du parlement, est en effet le grand exclu de «l’union nationale», alors qu’il a condamné comme les autres la tentative de coup. «Je ne pouvais pas inviter ceux qui collaborent avec l’organisation terroriste PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan)», s’est justifié Recep Erdogan, qui accuse cette formation d’être la vitrine politique du groupe armé kurde. «C’est décevant, nous aurions aimé voir notre coprésident, Selahattin Demirtas, sur la scène de Yenikapi. Cinq millions d’électeurs n’étaient pas représentés», déplore Hikmet Güler. Selon ce cadre du HDP, «le coup d’Etat manqué et le meeting de dimanche auraient pu être l’occasion d’envoyer un message aux Kurdes, de poser les jalons d’une reprise du processus de paix avec le PKK. C’était une occasion historique, mais Erdogan ne l’a pas saisie.»