Le tribunal de Gênes est sous le feu des critiques après avoir rendu public le jugement d’un homme accusé d’avoir poignardé à mort son épouse, en 2018. D’après le quotidien Genova Today, l’Equatorien âgé de 52 ans a été condamné à une peine de 16 ans de prison, soit moitié moins que celle réclamée par les procureurs. Largement critiquée, la juge chargée de l’affaire, Silvia Carpanini, s’est justifiée jeudi dernier devant les médias italiens.

Lire l’article original du New York Times A Sexism Storm Over Italy’s Courts, With Female Judges at Its Center

«L’accusé a agi de la sorte car sa femme se comportait de manière complètement incohérente et contradictoire, ce qui lui donnait de faux espoirs», a-t-elle expliqué. Elle a également tenu à préciser que la victime trompait son époux. «Il ressentait de la colère et du désespoir. […] Il n’a pas prémédité son attaque et ne l’a pas poignardée 30 fois, comme j’ai pu le voir dans d’autres affaires plus sombres. On peut dire que c’est un cas triste, dans une certaine mesure.»

Sexisme latent

Face à ces déclarations, la vice-présidente de la Chambre basse du parlement, Mara Carfagna, a rapidement exprimé son inquiétude. «Il est très préoccupant qu’une magistrate réduise une peine parce qu’elle pense comprendre les raisons d’un meurtre.» Pour Elena Biaggioni, avocate et membre de l’ONG Women Against Violence Europe, ces propos mettent en lumière un «sexisme latent» profondément ancré en Italie, autant chez les juges de sexe féminin que de sexe masculin. «Atténuerions-nous une peine contre des membres de la mafia car ils ont été élevés dans un contexte familial difficile? Ou des voleurs parce qu’ils viennent de milieux pauvres?»

L’avocat de la victime a regretté la tournure du procès. «Durant de nombreuses années, son mari l’a battue et lui a coupé les cheveux de force. Après le meurtre, il était si lucide qu’il a caché ses vêtements et a disparu pendant trois jours. Je ne vois pas ce qu’il aurait pu faire de pire pour mériter la peine maximale.» Il a également ajouté: «Ce jugement ressemble au tristement célèbre crime d’honneur qui a été aboli dans le pays en 1981», faisant référence à une ancienne loi italienne qui prévoyait des peines plus courtes pour les hommes qui avaient tué une femme, une sœur ou une fille ayant eu des relations sexuelles hors mariage.

Victime «trop laide» pour être violée

Ce procès intervient quelques jours après l’annonce d’un autre jugement controversé: celui de deux Péruviens ayant violé une jeune femme de 22 ans dans un parc à Ancône, en 2015. Bien que des médecins eussent établi que les blessures sur le corps de la victime correspondaient à celles d’un viol, les trois magistrates chargées de l’affaire avaient acquitté les agresseurs. Les raisons de cette décision en appel n’ont été révélées que le 8 mars dernier, lorsque la plus haute Cour d’appel d’Italie a annulé le verdict.

«Nous ne pouvons pas exclure le fait que la jeune fille ait pu organiser la soirée […] et commencer à provoquer», affirmaient les magistrates lors du procès. Plus choquant encore, la victime avait été jugée «trop laide» et «trop masculine» pour que les deux hommes puissent être attirés par elle. Un nouveau procès se tiendra prochainement à Pérouse.

«Verdict aux accents médiévaux»

En apprenant les motifs de la décision des juges, des associations de défense des droits des femmes ont manifesté la semaine dernière, dénonçant un «verdict aberrant aux accents médiévaux». «Il est frappant que de tels propos soient avancés par d’autres femmes, a déclaré Luisa Rizzitelli, porte-parole de l’association féministe Rebel Network. Cependant, je ne suis pas surprise. L’Italie est imprégnée par une culture profondément patriarcale et l’influence de l’Eglise catholique n’aide pas. Ici, le sexisme est autant l’apanage des femmes que des hommes.»

Pour la militante Elena Biaggioni, la déstigmatisation des femmes devra passer par une évolution globale de la société. «Il ne sert à rien d’accuser les juges. Les stéréotypes existent partout, notamment dans le reste de l'Europe et aux Etats-Unis. Mais l’Italie y est particulièrement exposée. Des procès comme ceux de Gênes et d’Ancône ne sont que la pointe émergée de l’iceberg.»

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