«Les forces extrémistes veulent sortir de la zone euro, mais, comme par hasard, au moment où elles sont dans la dernière phase de leur campagne, elles font tout pour masquer cet aspect de leur programme. Parce qu’elles savent bien que nos concitoyens ne veulent pas sortir de l’UE. […] Les électeurs ne doivent pas se laisser abuser.» C’est à Bruxelles samedi soir, à l’issue de la réunion des chefs d’Etat ou de gouvernement sur le Brexit, que François Hollande a de nouveau formulé son avertissement rituel contre une possible accession à l’Elysée de Marine Le Pen.

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Ce Royaume-Uni que Marine Le Pen rêve d’imiter

Le président Français, qui vit les derniers jours de son quinquennat contesté – son successeur, élu dimanche prochain, le remplacera vers le 15 mai – n’a jusque-là guère réussi à se faire entendre. Ses prises de position répétées contre le risque d’une victoire du Front National semblent même inaudibles depuis le premier tour du 23 avril, de même que son appel immédiat à voter en faveur de son ancien conseiller Emmanuel Macron. Les mots employés à Bruxelles, après son ultime participation à un Conseil européen, avaient toutefois hier une valeur plus symbolique encore, après l’accord entre les 27 sur les grandes lignes de négociations avec le Royaume-Uni, que Marine Le Pen rêve d’imiter pour sortir à son tour la France de l’Union européenne.

A propos du sommet de samedi: Les Vingt-Sept ont accordé leurs violons en vue du Brexit

«Il y a une peur réelle au sein de l’UE d’un séisme Le Pen», explique au Temps un diplomate français, présent aux cotés de François Hollande lors de son intervention. «Même le premier ministre Hongrois Viktor Orban, d’accord avec Marine Le Pen sur bien des points à propos de l’immigration et des frontières, sait que son pays aurait beaucoup à perdre sur le plan économique dans l’écroulement de l’Union».

A preuve: ce dernier a d’ailleurs samedi, juste avant de participer au sommet sur le Brexit, affirmé qu’il respectera «toutes les règles communautaires» après la mise en cause d’une nouvelle loi menaçant les universitaires étrangères présentes en Hongrie.

La riposte de la concourante frontiste

Riposte immédiate à cette mise en garde bruxelloise, Marine Le Pen a nuancé dimanche dans les colonnes du «Parisien» sa position sur l’euro, la monnaie unique sur laquelle elle promet un référendum dans les six mois suivant son élection à la présidence: «Nous aurons une monnaie nationale comme tous les autres pays et nous aurons ensemble une monnaie commune. Voilà, c’est aussi simple que ça. Il faut maîtriser la monnaie et l’adapter à l’économie, parce qu’aujourd’hui, la monnaie unique est un boulet» a-t-elle expliqué. Avant d’affirmer qu’elle ne sera pas «en capacité de rester en situation» si l’abandon de l’euro est rejeté par les Français.

Le séisme Le Pen est avant tout dans les têtes

Le séisme Le Pen est, pour l’heure, surtout dans les têtes. L’un des derniers sondages disponibles, réalisé par l’institut BVA, a de nouveau prédit vendredi une large victoire pour Emmanuel Macron par 59% contre 41% pour son adversaire d’extrême droite. Problème: le score de l’ancien ministre de l’économie ne cesse de s’effriter depuis sa victoire au premier tour, avec 24,01% des suffrages, devant Marine Le Pen avec 21,3%.

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Auparavant, les enquêtes d’opinion créditaient le candidat de «En Marche!» de 65% à 69% des voix. Un effritement que pourrait aggraver, dans les prochains jours, la décision du souverainiste Nicolas Dupont Aignan (4,8% au premier tour) de signer un programme de gouvernement avec le FN qui pourrait le propulser à Matignon: «La décision de Dupont-Aignan est une pierre dans le jardin de la droite la plus conservatrice. Elle dédiabolise un peu plus le FN» commentait vendredi le politologue spécialiste des droites extrêmes Jean-Yves Camus.

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La prudence du pape

Les frontistes, qui attendent beaucoup de la mobilisation du 1er mai, fête de Jeanne d’Arc – Marine le Pen tiendra un meeting à Villepinte et son père Jean-Marie (qu’elle a exclu et qu’elle rejette désormais) participera au traditionnel défilé à Paris – visent aussi le vote catholique, après le refus du pape François de se prononcer au retour de sa visite pontificale en Egypte. «Des deux candidats politiques, je ne connais pas l’histoire. Je sais que l’un représente la droite forte, mais l’autre, je ne sais pas d’où il vient, alors je ne peux pas donner d’avis», a-t-il expliqué dans son avion, sans citer les noms des deux candidats.

La «droite forte» pour désigner Marine Le Pen et son discours ouvertement xénophobe et anti-migrants? «Jamais une élection n’aura autant mis à jour le morcellement du paysage catholique de l’Hexagone alors que nombre de commentateurs s’étaient plu à le ranger entièrement à droite» jugeait la semaine dernière le quotidien catholique français La Croix.

Les évêques ne se comportent pas comme en 2002

L’échec au premier tour du candidat de la droite François Fillon, qui avait beaucoup misé sur le vote des catholiques, est passé par là. Les évêques français ont refusé jusque-là d’intervenir explicitement dans le débat en ne distillant aucune consigne de vote. Une attitude différente de celle adoptée en 2002 lorsque certains d’entre eux avaient clairement appelé à rejeter le parti de Jean-Marie Le Pen, qualifié pour le second tour face à Jacques Chirac.

La Conférence des évêques de France s’est contentée de publier le 23 avril un communiqué, dans lequel aucun parti n’est cité pour appeler à «construire une société plus juste, plus fraternelle dans ses diversités et plus respectueuse de chacun».