André Brink, le grand écrivain, auteur d’Au plus noir de la nuit, confie son «immense déception» au sujet du Congrès national africain (ANC) qui va enregistrer sa quatrième victoire successive depuis l’émergence de la démocratie en 1994. A 74 ans bientôt, le célèbre intellectuel afrikaner, qui a lutté contre l’apartheid et voue encore «une admiration sans bornes» à Nelson Mandela, son ami, livre ses espoirs et ses craintes pour le pays après l’élection attendue de Jacob Zuma à la présidence de la République.

– Vous déclarez que l’ANC est devenu «l’ennemi du peuple sud-africain». Comment expliquer que ce mouvement de libération n’ait pas su éviter, au pouvoir, les erreurs que tous les autres ou presque ont commises?

André Brink: C’est ma plus grande déception personnelle. Je ne peux ni l’expliquer ni l’accepter. Je ne le pourrai jamais. A l’époque où l’ANC était encore en exil, et où je rencontrais ses leaders un peu partout dans le monde, j’avais développé un respect, une admiration et de grandes amitiés parmi eux. Il y avait là des gens vraiment remarquables. Et puis, après quelques mois seulement au pouvoir, on a vu que certains se laissaient déjà aller aux abus. L’un des rares que je respectais encore récemment est Trevor Manuel [le ministre des Finances]. Et puis il y a eu l’affaire du dalaï-lama à qui on a refusé un visa d’entrée en Afrique du Sud, ce que Trevor Manuel a justifié de manière inacceptable. Je ne comprends pas.

– Que pensez-vous de Jacob Zuma?

– Je ne l’ai jamais rencontré. A priori, je n’en ai pas envie. Encore que cela m’intéresserait sur un plan personnel. Apparemment, cet homme jouit d’un étrange charme, d’une sorte de charisme qui s’insinue dans ceux qui le rencontrent, dont certains sont des amis à moi. Comme Nelson Mandela, il est récemment allé à Orania, ce petit village où se sont retranchés les derniers militants purs et durs de l’apartheid. C’est étrange.

– Pendant sa campagne, il a semblé jouer la carte zouloue, peuple dont il est issu, contrairement à Nelson Mandela ou Thabo Mbeki, qui sont Xhosa. Faut-il craindre l’introduction du tribalisme en Afrique du Sud?

– Ce n’est pas impossible. Dans l’Afrique du Sud d’aujourd’hui, tout semble possible. Rappelez-vous les affrontements sanglants entre les Zoulous du chef Buthelezy et les militants de l’ANC, dominée par les Xhosa en 1990-1991. Mais je ne crois pas qu’il s’agisse là du danger le plus important auquel nous sommes confrontés. C’est le populisme de Zuma, sa tendance à jouer de chaque frustration, y compris celles, et elles sont nombreuses, de la majorité de notre peuple qui me font peur. Cet homme n’a pas de vision claire de ce qu’il veut faire, de ce qu’il faudrait faire dans notre pays. Il veut plaire à tous. Ce n’est pas un leader d’opinion, c’est quelqu’un qui a plutôt tendance à suivre la vox populi. Démagogue est le terme qui s’applique le mieux à lui pour l’instant.

– Sa victoire peut-elle accélérer le rythme de l’émigration blanche?

– Je le crains. C’est grave parce que c’est surtout l’élite professionnelle dont le pays a besoin qui s’enfuit. Pas seulement blanche d’ailleurs, mais aussi, de manière croissante, les Noirs, comme on le constate dans l’enseignement, dans les sciences, et la culture en général. Au reste, le phénomène est dû en grande partie à la criminalité et il n’est donc pas impossible, si la situation s’améliore sur ce plan, que ces émigrants reviennent.

– Vous allez voter?

– Oui, mais certainement plus pour l’ANC. Helen Zille, qui dirige l’Alliance démocratique [principal parti d’opposition qui domine la province du Cap occidental], est quelqu’un de formidable, qui fait du très bon travail. J’ai de l’admiration pour cette femme que je connais depuis l’époque où elle combattait l’apartheid. J’ai un peu honte, parce que ce parti est dominé par des Blancs, mais quel est l’autre choix possible?

– Après l’agression subie par votre fille en 1999, puis l’assassinat de votre neveu, pensez-vous que la situation se soit améliorée?

– Non, pas vraiment. On a parfois l’impression que oui. La police le prétend en tout cas. Malheureusement, on ne peut pas accorder foi à ses statistiques, on sait qu’elles sont fabriquées. D’ailleurs, depuis quelque temps, plus aucune statistique criminelle n’est publiée, alors…

– Corruption, criminalité, émigration… Pourtant, vous, vous dites toujours: «Moi, je reste»…

– Oui. C’est ce que je veux. J’éprouve, comme la plupart des Sud-Africains, noirs et blancs, ce sentiment un peu pervers que tout finira par s’arranger, un refus d’accepter l’idée que tout ce que nous avons réalisé ces dernières années était futile. Je ne peux pas garantir que je resterai ici chez moi jusqu’à ma mort. J’apprécie les signes que m’apporte l’actualité au jour le jour. Tant que je le pourrai, je resterai.