«Liri! Pamvarsi!» (Liberté! Indépendance!): entrecoupant la harangue enflammée de l'orateur qui est à la tribune, la foule des Kosovars, dans le centre de Rambouillet, dit sa rage à refuser toute autre solution que celle-là. Il est 15 h. Il pleut des seilles. Les bannières rouge sang à l'aigle noir du Kosovo flottent dans le vent de l'hiver.

Rambouillet, petite ville des alentours de Paris, bourgeoise et endormie, n'en revient pas de l'irruption que provoque le sommet qui, là-bas, dans le château où est mort François Ier, tiendra enfermés les négociateurs serbes et kosovars pendant une semaine au moins, bien plus longtemps peut-être. On y négociera, on y mangera, on y logera. Le huis clos sera absolu, les journalistes tenus à l'écart, jusqu'à ce que, comme à Dayton, les délégations ressortent, rayonnantes d'avoir trouvé les termes d'un accord, ou la tête basse de ne s'être pas entendues.

La conférence, au reste, commence dans les cahots. Tout était prêt pour un démarrage à 14 h (puis 15 h). En raison des difficultés faites aux négociateurs kosovars par la douane serbe, ils ne pourront quitter Pristina qu'en cours d'après-midi, emmenés par un avion aux couleurs françaises. Dans la soirée, au surplus, un attentat meurtrier (bilan: 3 morts) en plein centre de la capitale kosovare a donné la mesure de la tension dans laquelle débute ce dialogue dont tous les acteurs disent et savent qu'il sera des plus difficiles. Un exemple: pendant des heures, les Serbes ont refusé d'assister, dans la même salle que les séparatistes de l'UÇK, aux discours d'ouverture du président Chirac et des ministres français et britannique des Affaires étrangères, Hubert Védrine et Robin Cook.

A 18 h, tendu et grave, Jacques Chirac fait son entrée. «Il est des moments rares où l'histoire est dans la main de quelques hommes. Tel est le cas aujourd'hui», amorce-t-il. Dans un discours remarquable de force et de concision, le chef de l'Etat français, à l'initiative de cette réunion de la dernière chance, n'a pas été par quatre chemins pour faire comprendre à ses hôtes serbes et kosovars qu'il fallait mettre un terme à leur affrontement: «La France, pas plus que ses partenaires, ne tolérera que persiste un conflit qui bafoue les principes essentiels de la dignité humaine…» Propos qui ne sont pas en l'air, on le sait. Sur les bases italiennes, les forces de l'OTAN ont l'arme au pied pour intervenir, par terre et par mer, au Kosovo, voire en Serbie. Le président a appelé les parties «à reprendre leur place dans la famille européenne» et à s'entendre «sur les principes d'une autonomie substantielle». Autonomie: dans le langage des hommes de l'UÇK, l'Armée de libération du Kosovo, ce mot n'existe pas: «Nous ne connaissons que l'indépendance», disent-ils.

A l'inverse, le vice-premier ministre yougoslave, Vuk Draskovic, ne connaît que l'autonomie. Il l'a redit au Journal du Dimanche: «Nous ne pouvons accepter une grande Albanie, un Kosovo albanais indépendant ou un Kosovo qui deviendrait une troisième république à l'intérieur de la fédération yougoslave, car une république du Kosovo équivaudrait à un Etat albanais.»

«C'est une occasion unique de faire la paix», a insisté Jacques Chirac, en soulignant, d'un arrêt, le mot «unique». Comme si, dans son esprit, c'était bien la réunion de la dernière chance. L'occasion de renoncer à des «batailles stériles». Le ton était donné: une menace à peine voilée. Le cadre fixé: une large autonomie, rien de plus. Les délégations, à ce qu'on apprenait dimanche, se sont mises immédiatement au travail. Statut futur de la province – les Kosovars, selon l'agence AP, semblent accepter de mettre entre parenthèses leur volonté de passer à l'indépendance après trois ans –, cessez-le-feu et création d'une force de police impartiale sont au cœur de la tractation. Exemple: les délégations ne se parlent même pas face-à-face, mais les médiateurs du Groupe de contact – le Français Védrine, le Britannique Cook, l'Américain Christopher Hill, l'Européen Wolfgang Petritsch et le Russe Maiorski – font la navette entre elles. Une fois n'est pas coutume, les deux délégations ont signé une déclaration commune, dimanche, pour condamner «dans les termes les plus forts» l'attentat de Pristina.