La France a du mal avec son Histoire. Qu'il s'agisse de célébrer (ou d'«oublier» de célébrer) la victoire de Napoléon à Austerlitz, ou de se pencher sur son douloureux passé colonial, le pays se déchire et ouvre des polémiques violentes.

Lundi, pour apaiser des tensions récentes, le président Jacques Chirac a confirmé son intention de créer une journée de commémoration de l'abolition de l'esclavage: ce sera le 10mai, date d'une loi de 2001 reconnaissant l'esclavage comme un crime contre l'humanité. Il l'a fait sur le conseil du «Comité pour la mémoire de l'esclavage» et, par la même occasion, il a décidé de confier à l'écrivain antillais Edouard Glissant la présidence d'une «mission de préfiguration d'un Centre national consacré à la traite, à l'esclavage et à leurs abolitions».

L'occasion rêvée, pour le président français, de prononcer un discours sur le racisme. Souvent taxé de manquer de colonne vertébrale idéologique, de naviguer depuis quarante ans entre le libéralisme et la social-démocratie sous couvert de «gaullisme», Jacques Chirac est au moins constant sur un sujet et c'est justement celui-là: sur la lutte contre le racisme et l'antisémitisme, il a toujours été d'une grande constance, dénonçant l'un et l'autre et ne transigeant jamais sur le refus de faire alliance avec le Front national de Jean-Marie Le Pen. Une seule fois, il y a vingt ans, alors qu'il n'était pas encore à l'Elysée, il avait dérapé en évoquant «les bruits et l'odeur» liés à la présence des immigrés dans certains quartiers de France. Ses amis avaient mis cette phrase pour le moins malheureuse sur le compte d'une ambiance de fin de banquet...

Hier, Jacques Chirac a donc redit que l'esclavage avait «nourri le racisme» et que le racisme, «crime contre le cœur et contre l'esprit» était «incompatible avec la République», tout en soulignant que la France avait été le premier pays à qualifier l'esclavage de crime contre l'humanité.

Les paroles apaisantes du chef de l'Etat ne seront sans doute pas de trop pour panser les plaies. Car, depuis un an, la question de l'esclavage et de la colonisation française outre-mer a nourri de nombreuses polémiques. Le 23février 2005, le parlement avait voté une loi où figurait un article 4 préconisant que les programmes scolaires mentionnent «le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord». Lors du vote, personne n'avait relevé la présence de cet article. Puis le ton était monté. Les élus d'outre-mer, les associations s'étaient émues, lançant des pétitions et prévoyant des manifestations. La gauche et l'extrême gauche françaises, pourtant si désunies, s'étaient réconciliées sur ce thème.

En décembre, le ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy, avait dû renoncer à un voyage aux Antilles (en Guadeloupe et en Martinique) à cause des démonstrations hostiles qui l'y attendaient. En début d'année, lors de ses vœux à la presse, Jacques Chirac - estimant que le parlement «n'a pas à écrire l'Histoire» - s'était emparé du dossier et avait demandé au président de l'Assemblée nationale, son ami Jean-Louis Debré, de «réécrire» l'article litigieux. Mercredi dernier, coup de théâtre: plus question de «réécriture», mais de «suppression» pure et simple de l'article 4.

Grâce à une astuce juridique un peu compliquée (mais que va bénir le Conseil constitutionnel), il sera décidé que le contenu des programmes scolaires et la qualification de la colonisation ne sont pas du ressort du parlement. Exit donc le «rôle positif» de la présence française.

Jacques Chirac a réussi à déminer un sujet hypersensible, au moment où la question noire fait son apparition dans le débat politique. Un Conseil représentatif des associations noires (CRAN) vient de se constituer et entend bien peser dans les débats électoraux de 2007. Dans tous les partis politiques et plus encore depuis les révoltes des banlieues, il n'est plus question que de faire leur juste place à ce qu'on appelle «les minorités visibles». La France vient de découvrir que si elle est «black, blanc, beur», ce n'est pas seulement dans les stades où joue son équipe nationale de football. Et que l'intégration reste le plus souvent un vain mot.