Jacques Chirac a fixé vendredi la date du référendum de ratification du traité constitutionnel européen après avoir rencontré tous les chefs de partis représentés au parlement. Ce sera le dimanche 29 mai. La date n'a pas été facile à déterminer. Il fallait aller le plus vite possible, ne pas donner l'impression de se précipiter et tenir compte des jours fériés du mois de mai qui interdisaient le 8 et le 15.

Aller le plus vite possible pour que ne s'installe pas une dynamique du non, comme celle qui a failli condamner le traité de Maastricht en 1992. A quelques mois du scrutin, les intentions de vote étaient à peu près celles d'aujourd'hui pour la Constitution (60% de oui, 40% de non) – le traité fut adopté par 51% des voix le 20 septembre 1992. Eviter de se précipiter, pour qu'il y ait une vraie campagne d'explication et pour que les partisans du non (qui auraient voulu reculer la date) ne puissent pas crier au débat tronqué.

La campagne électorale durera douze semaines. En fait, elle a commencé à la fin de l'année dernière pendant le débat interne du Parti socialiste. Jacques Chirac n'a pas attendu pour lancer la sienne. Samedi dernier, il rétorquait à une personne qui l'interpellait lors de sa visite rituelle au Salon de l'Agriculture en attaquant la Constitution: «Laissez-moi vous dire une chose: si vous voulez vous tirer une balle dans le pied, faites-le, mais après, ne protestez pas. C'est une connerie, je vous le dis.» Trois jours plus tard, il s'exprimait en des termes plus choisis pour souligner que la Constitution européenne «affirme un modèle de développement économique et social fondé sur la solidarité».

Plusieurs éléments ont conduit le président à avancer un référendum prévu d'abord en automne, puis en juin: les sondages, qui enregistrent une érosion régulière du oui (inversée légèrement lors de la dernière vague d'enquêtes); la part importante d'indécis (de 35 à 40% selon les instituts); le succès des manifestations contre la politique du gouvernement, qui exprime un mécontentement croissant; la décision de la CGT de faire campagne pour le non et de désavouer ainsi son secrétaire national, Bernard Thibault, qui ne voulait pas donner de consigne; et les tensions qui se développent dans les deux principales formations politiques favorables à la ratification, l'UMP et le PS.

A l'UMP, la question de l'adhésion de la Turquie trouble les esprits. Le président du parti, Nicolas Sarkozy, a promis une campagne énergique et sans réserve, en ajoutant que voter oui était la meilleure manière de se donner les moyens d'éviter cette adhésion. Les cadres du parti majoritaire constatent cependant que leur électorat n'est pas rassuré et reste tenté par un non anti-turc.

Au Parti socialiste, les partisans du non, défaits par 60% des voix lors du référendum interne, ne respectent plus la discipline de parti. Henri Emmanuelli, l'un des leaders de la minorité, vient d'annoncer qu'il ferait publiquement campagne (Ségolène Royal a suggéré que, dans ce cas, il ferait bien de démissionner de ses mandats électifs). Et Laurent Fabius parcourt la France en préconisant le non sans prononcer le mot.

Le référendum rétablit par ailleurs l'attraction des extrêmes qui s'est exprimée en 2002. A droite, les souverainistes, notamment ceux de l'UMP, sortent de l'ombre où ils étaient confinés et ils se trouvent dans le camp du non avec le Front national, pendant que Nicolas Sarkozy durcit son discours (en particulier sur la sécurité, la concurrence et l'immigration).

A gauche, la minorité du PS est courtisée par le Parti communiste (Marie-Georges Buffet, sa secrétaire nationale, a invité Henri Emmanuelli à participer aux meetings du PC contre la ratification). Elle se rapproche de l'extrême gauche (ce qui était d'ailleurs son intention après l'échec de Lionel Jospin). Et bien que la direction du PS essaie de minimiser la signification de ces défections référendaires, le fossé s'élargit entre les socialistes de gouvernement et les socialistes d'opposition.

Les incertitudes européennes ne seront pas levées avant le 29 mai. Mais le référendum a déjà déplacé les forces dans le paysage politique français.