A neuf semaines du référendum de ratification du traité constitutionnel européen, les sondages continuent d'évoluer en faveur du non. Valéry Giscard d'Estaing, qui a présidé à l'élaboration du traité, conseille cependant: «Pas de panique, les Français diront oui» et situe le potentiel d'approbation entre 58 et 60%.

L'hebdomadaire Marianne publie aujourd'hui une enquête où le non obtient 55% des intentions de vote (contre 51 et 52% dans les deux sondages précédents) avec un recul du nombre des indécis de 53 à 50%, une confirmation de la tendance à gauche (58% de non, plus 1 point) et une progression à droite (41%, plus 5 points). Cette enquête a été réalisée mercredi dernier, immédiatement après que Jacques Chirac eut obtenu la «remise à plat» de la directive sur la libéralisation des services (dite Bolkestein) et précisé que la France n'accepterait en aucun cas l'application de la clause du pays d'origine, qui provoque la colère des syndicats.

Valéry Giscard d'Estaing a raison de parler de panique. Depuis le succès des manifestations du 10 mars dernier, depuis que la campagne du non trouve un écho de plus en plus fort chez les salariés mais aussi chez les paysans (69%), depuis que les sondages indiquent un recul progressif du oui (le rapport de force était de 60-40 en sa faveur à la fin février), la majorité se dispute sur le rôle que doit jouer le gouvernement et surtout Jean-Pierre Raffarin. L'autorité du premier ministre est contestée dans son propre camp où l'on considère qu'il plombe la campagne électorale. Dominique de Villepin et Michèle Alliot-Marie (ministres de l'Intérieur et de la Défense) sont déjà présentés comme ses remplaçants potentiels au lendemain du référendum. Jean-Pierre Raffarin a tenté de mettre fin à la confusion jeudi soir au journal de TF1. Il a expliqué qu'il était «un bon garçon mais qu'il n'aimait pas qu'on lui marche sur les pieds. Il y a la campagne des partis. Il peut y avoir une campagne d'explication du gouvernement. En tant que chef du gouvernement, je serai chef de cette campagne d'explications.»

De son côté, Jacques Chirac a lancé sa propre campagne cette semaine à Bruxelles lors du sommet européen, sur un mode qu'on peut qualifier avec une vieille expression de gauche: tout pour le social. Il a obtenu la renégociation de l'ouverture du marché des services, un assouplissement du Pacte de stabilité, et il a flatté les préjugés de l'électorat à l'égard des Anglais en demandant la fin de l'exception budgétaire favorable à la Grande-Bretagne concédée en 1984. Il prend soin de bien séparer son action de celle du gouvernement, et même de se tourner vers l'électorat de gauche, puisqu'il a souligné qu'en 1997 il avait déjà émis des réserves sur le Pacte de stabilité en accord avec son premier ministre de l'époque, Lionel Jospin.

Le très libéral Ivan Roufiol rappelle dans Le Figaro que ce Jacques Chirac est bien différent de celui qui disait en 1984: «Le libéralisme, cela a l'air de marcher… Face à une machine d'Etat devenue folle, face à une fonction publique à la croissance monstrueuse, face à une situation déjà difficile mais encore plus sombre pour les années à venir, que pourra faire, à l'heure de l'alternance, le responsable politique qui aura en charge les intérêts du pays? […] Le libéralisme ne sera pas un choix, mais une nécessité.» On aurait donc affaire au Jacques Chirac girouette, ou à celui que The Economist définit «comme l'un des chefs d'Etat ou de gouvernement les plus à gauche du Vieux Continent».

Jacques Chirac a déclaré mercredi dernier à Bruxelles: «J'ai le plus grand respect, à partir du moment où l'on interroge les Françaises et les Français, pour ce qu'ils pensent et ce qu'ils vont dire. Je respecte ceux qui veulent dire non, je respecte ceux qui veulent s'abstenir parce qu'ils n'ont pas encore ou pas pu arrêter leur choix. Je respecte ceux qui veulent voter oui. C'est un principe de base. Et je n'ai aucune intention de stigmatiser les uns ou les autres, bien évidemment.»

Le parcours sinueux de Jacques Chirac montre qu'il est moins soucieux d'adopter une ligne politique immuable, de droite ou de gauche, que de percevoir les sentiments des Français, de les exprimer et d'en tenir compte. C'est une manière de placer ce qu'on appelait autrefois «la volonté générale» au-dessus de ses convictions personnelles et une attitude qui permet d'expliquer certains de ses revirements. Mais l'écoute attentionnée du président de la République, et les gages sociaux qu'il donne en ce moment ne se traduisent pas, pour l'instant, par une remontée du oui dans les sondages.